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MOQUIN-TANDON # , Professeur a la Faculte des Sciences et au Jardin des plantes de Toulouse, President. M. SAUVAGE, Doyen de la Faculte des Lettres de Toulouse, Directeur. M. DUGASSE # , Directeur de l'Ecole de Medecine, Secre- taire perpetuel. M. VITRY (Urbain) , Professeur a l'Ecole des Arts , Secre- taire-adjoint. M. LARREY (Auguste), Docteur en chirurgie , Tresorier perpetuel. ASSOCIES HONORAIRES. Monseigneur l'Archeveque de Toulouse. M. le premier President de la Cour royale de Toulouse. M. le Prefet du departement de la Haute-Garonne. M. Arago, G. ^£, Secretaire perpetuel de l'lnstitut de France pour les Sciences malhematiques. ACADEMICIEN-NE. M.le Ma ire de Toulouse. ASSOCIES LIBRES. M. Leon (Joseph), ancien Professeur a la Faculte des Sciences. M. Dessolle (Jean -Gabriel), 0.$J, ancien Prefet. M. Vicueuie (Charles-Guillaume), $f , Docteur en chirurgie. M. Tajan (Bernard-Antoine), $f, Avocat, Conseiller de pre- fecture. -yj ETAT DES MBMBRES ASSOCIES ORDIN AIRES. CLASSE DES SCIENCES. PREMIERE SECTION. SCIENCES MATHEMATIQUES. Mathematiqucs pures. M. Saint-Guiloem $£, Ingenieur des Ponts et Chaussees, M. Brassinwe, Professeur a TEcole d'artillerie. M. Borrel $J , Ingenieur des Ponts et Chaussees. M. Molins , Professeur a la Faculte des Sciences. Mathematiques appliquees. M. Magues (Jean-Polycarpe) &, Ingenieur en cbefdes Ponts et Chaussees et du Canal du Midi. M. Gantier (Louis-Francois) #■ , ancien Professeur a TEcole d'artillerie. M. Abadie (Jean) $j, Ingenieur-mecanicien. M. ViTRY(Urbain), Professeur a I'Ecole des Arts. M. Gleiziss (Joseph-Auguste) >£c ,G. #, Colonel du genie en retraite. Physique et Astronomie. M. de Saget (Charles) ^ , Proprietaire. M. Pinaud , Professeur a la Faculte des Sciences. M. Joly , Professeur a la Faculte des Sciences. M. Petit, Directeur de l'Observatoire. DEUXIEME SECTION. sciences physiques et naturelles Chimie. M. Pailhes (Jean-Baptiste). M. Magnes-Lahehs (Jean-Pierre) , Pliarmacicn de Tancien college de pharmacie dp Paris. de l'academie. vij M. Couseran , Pharmacien. M. Gh. Magnes-Lahens fills, Pharmacien. M. Filhol (Edouard) , Professeur a TEcole de medecine. Histoire naturelle. M. Frizac (Francois) $£ , ancien Conseiller de Prefecture. M. Dralet (Etienne-Francois) $£ , ancien Conservateur des forets. M. Dupuy >£c , O ^ , Colonel en retraite. M. Moquin-Tandon ^ , Professeur a la Faculte des Sciences etau Jardin desPlantes. M. Leymerie , Professeur a la Faculte des Sciences. Medecine et Chirurgie. M. Ducasse (Jean-Marie-Augustin) , Directeur de TEcole de Medecine. M. Larrey (Auguste) , Docteur en cliirurgie. M. Duffourg (Guillaume), Docteur en medecine. M. Noulet, Professeur a TEcole de medecine. M. Gaussail, Docteur en medecine. CLASSE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. M. du Mege (Alexandre-Louis-Charles-Andre), ex-Ingenieur militaire, fun desDirecteurs du Musee de Toulouse. M. le Baron de Malaret( loseph-Francois-Magdelaine), C. $f > Pair de France. M. Baron de Moxtbel (Guillaume-Isidore) $S M. Pages , Avocat , ancien Depute. M. Gatikk-Arnoult (Adolphe-Felix), Professeur a la Faculte de? Lettres. M. de Mortarieu (Alexandre), Avocat. M. de Lavergne (Louis-Gabriel-Leonce) $f, Maitre des Re- queues. M . Clausolles. M. Hamel, Professeur a la Farulte des lettres. Vlij ETAT DES MEMBUES M. Sauvagk, Doyen de la Faculte des lettres. M. de Vacquie , Avocat, ancien magistrat. M. Belhomme, Conservateur des archives du Languedoc. M. Barry, Professeur a la Faculte des lettres. M. Dccos , Conseiller de prefecture. M. Foutoul (Hippolyte), Professeur a la Faculte des Lettres. M. Benech, fy Professeur a la Faculte de Droit. CORRESPONDANS. CLASSE DES SCIENCES. PREMIERE SECTION. SCIENCES MATH EM ATIQUES. Mathematiques pares. M. Tissic, ancien Professeur de mathematiques, a Mont- pettier* (i). M. Reynalt , Professeur de mathematiques , a Estagel ( Pyrenees-Orientales ). M. Francoeur ^, Professeur a la Faculte des Sciences, a Paris. M. Boucharlat, Secretaire general de l 1 Athenee des Arts, a Paris. M. Vasse de Saikt-Ouen $£ , Inspecteur d'Academie , en retraite. Mathem atiques applique" es. M. de Serigky , Officier superieur du genie maritime , a Nantes *. M. Lermier tfc , Commissaire des poudres et salpetres, a Bordeaux. M. Dussaussoy >£< , O. ^ , Chcfde bataillon d'artillerie , a Douai. (1 ) Les Associe's rorrespondans dont les noms sont suivis d'un astens- que *, sont ceux qui ont e"te" associe's ordinaires. de e'academie. ix M. George Bidone, Professeur d'hydraulique , a Turin. Physique et Astronomic M. Ciiaumokt $f , Officier superieur du genie maritime, a Cherbourg *. M. Barbey, Professeur au Colle'ge royal de Besancon. M. Sorlin, Professeur au College royal de Tournon. M. le Barou d'Hombres-Firmas >£f, Docteur es-Sciences, a Saint-H ippolyte de Caton, pres Alais (Gard). M. Deguis , Professeur de physique , a Lyon *. M. Robihet , Professeur, a Pair's. DEUXIEME SECTION. sciences physiques et ivaturelles. * . Chimie. M. le Baron Thenard, G. O. & , Pair de Frauce, Membre de rinstitut,a Paris. M. Dujardin, Professeur a la Faculte desScieuces deBennes. M. Labarraque , Pharmacien , a Paris. M. Bouis, Pharmacien, a Perpignan. M. Francois, Ingenieur des Mines, a Vicdessos (Ariege). M. Amedee Fontan , Docteur en me'decine , a Bagnhes-de- Luchon. Histoire naturelle. M. JeanDE Charpentier, Ingenieur des Blines de S. M. le roi de Saxe, Directeur des Mines de Bex, en Suisse. M. Loiseleur de Longchamps, Docteur en medecine, a Paris. M. Dutrociiet $j, Naturaliste, a Paris. M. Tournal fils , Pharmacien , a Narbonne. M. Neree Boubee, a Paris. M. de Chesnel , a Paris. M. Farines , Pharmacien , a Perpignan. M. Lagreze-Fossat, Avocat, a Moissac. M. de Quatrefages , Docteur es-Sciences , et Docteur me- deciu , a Paris. X ETAT DES MKMBRES M. Oscar Rolland du Roquan , a Carcassonne. M. Sismonda (Eugene), Docteur, a Turin. M. Mekmet , Professeur au College de Pau. M. Puilippaii, directeur du Jardin-des-Plantes, a Versailles. Medecine el Chirurgie. M. Latour , Docteur en medecine. M. Herjvandes i^j , premier Medecin retraite de la marine, a Toulon. M. Scoutetten , Docteur en medecine , a Metz. M. Pierquin, Inspecteur de l'Academie , a Grenoble. M Hatin ( Jules J , Docteur en medecine , agrege a la Faculte de Paris. M. Male , Docteur en medecine, a Strasbourg. M. Munaret , Docteur en medecine , a Lyon. M. Hutin (Felix), Chirurgien principal d'armee, a Oran (Afrique). M. Patau (Scipion), Chirurgien en chef de Thopital A'Jir. CLASSE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. M. Mazel, Avocat, a Pezenas. M. Johanweau (Eloi), a Paris. M. de Roquefort ( J.-B.-B. ) , a Paris. M. Damin , a Paris. M. Rendu, C. ^ , ConseillerauConseil royal de Instruction publique , a Paris. M. Champollion-Fxgeac , Officier de TUniversite, a Paris. M. Weiss, bibliothe'caire de la ville de Besancon. M. Aeonzo de Viado , a Madrid. M. Andrieux, Professeur de rhetorique au college royal de Limoges. M. Puiggari, ex-Principal du college de Perpignan. M. le Baron Chaudruc de Crazannes &, Maitre des Requetes, Officier de TUniversite royale , Sous-prefet a Castelsarrasin, M. Davezac de Macaya , a Bagneres-de-Bigorre. DE LACADEMIE. XJ M. DE VlLLY , a Metz. M. de Golbery ^ , Conseiller a la Cour royale de Colmar. M. Forest, Sous-prefet (TOloron. M. Charpentier de Saint-Prest (Jean-Pierre), Prolesseur au college de Louis-le-Grand , a Paris. M. Berger de Xivrai (Jules) $j , a Paris. M. Rafn, Professeur royal Danois , a Copenliague. M. de Chaumont , a Caen. M. Rifaud , a Marseille. M. de Laboujl'sse-Rocijefort , a Castelnaudary . M. Mallo ( Charles ) , a Paris. M. le Baron de Lamothe-Langon ( Etienne-Leon ) , ancien Sous-Prefet , a Paris. M. Pons , Inspecteur de TAcademie , a Aix. M. Nayral , Juge de paix , a Castres. M. Souquet , Avoue , a Saint- Girons. M. Ozanneacx *^f i Inspecteur general , a Paris. M. de Saint-Felix-Mauremont >^,^, ancien prefet, a Saint- Felix. M. de Mas-Latrie (Louis ) , de VEcole des chartes , a Paris. M. Cros , Docteur en droit , Inspecteur des monuments historiques , a Carcassonne. M. Bresson ( Jaccmes) , Negociant, a Paris. M. Castillon (Pierre-Heliodorej , a Aspet (Haute-Garonne). M. Metge, Avocat, a Castelnaudary. M. Fleury de lEcltjse , a Paris. M. de Briere , a Paris. M. Barjavel, Docteur en Medecine, a Carpentras. M. Anacharsis Combes , a Castres. bl&hkdiiiess DE L'ACADEMIE ROYALE DES SCIENCES, INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES DE TOULOUSE. ainQB SUR l'eCLIPSE TOTALE DE SOLEIL , DU 8 JUILLET 184^, OBSERVE^ A Par MM. Aug. PINAUD et BOISGIRAUD aine, professeurs a la Faculte des Sciences de Toulouse. Nous avons Thonneur de communiquer a TAcademie les re- sultats des observations que nous avons faites, a Narbonne, pendant Feclipse totale de soleil du 8 juillet 1842, en commun avec MM. d'Hargenvilliers , le docteur Perpere , et Biancbi , opticien , qui, dans son zele intelligent pour la science, avait mis a notre disposition ses meilleures lunettes. Ces observa- tions out ete dirigees dans le sens des instructions recemment publiees par M. Arago dans les comptes -rendus . La plupart 2 m£moiues des fails annoncds se sont verifies; d'autres phenomenes im- prevus et tres-remarquables se sont offerts a nos yeux; nous serions heureux d'apprendre qu'ils se trouvent confirmes par les experiences faites en meme temps que les notres, sur divers points tant de la France que de Tetranger. Dans une question qui interesse a un si haut point la physique celeste , les moin- dres details peuvent avoir de 1'importance ; nous allons done decrire tous les faits que dous avons constates , tels qu'ils nous sont apparus, en nous degageant scrupuleusement de toute idee preconcue. \ La terrasse d'une des tours de la cathedrale de Saint-Just avait ete choisie pour observatoire.Des quatre heures du matin, chacun etait a son poste. Trois lunettes astronomiques et un telescope de Gregory, etaient braques sur la partie de rhorizou ou le soleil devait se lever. Les chronometres etaient regies ; un thermometre tres sensible, suspendu a Fombre, indiquait 18 , 5 centigrades; enfin, deux polariscopes et une collection de verres colores , de diverses epaisseurs et de diverses nuances , com" pletaient nos instrumens d'observation. Malheureusement , nous n'avions pu regler nos montres sur le temps vrai , et nous avons pris l'heure marquee par 1'horloge de la cathedrale. II est done bien enteudu que nous n'attachons aucune valeur as- tronomique aux temps indiques dans notre relation , que nous ne pretendons pas fixer Tinstant precis du commencement de Teclipse , et que nos chiffres ne peuvent que mesurer la durce de ses diverses phases. A 4 h 2 ^ m 3o 9 , le soleil a ete signale a l'horizon. II est monte, comme un immense disque enflamme, derriere une zone de legers nuages qui en temperaient Teclat. Mais bientot s'elevant au-dessus de cette couche de vapeurs qu'il avait en partie dissipees, il a brille de tous ses feux ; depuis ce moment, la purete du ciel n'a plus ete troublee, et le temps le plus ma- gnifique a favorise Tobservation du phenomene si vivement attendu. Le soleil n'etant encore eleve que d'un petit nombre de de- he l'academie des sciences. 3 gres au-dessus de l'horizon , les rayons de lumiere emis parcet astre avaient a traverser une epaisse coucbe d'air atmospberi- que, dont la densite et le pouvoir refringent etaient necessaire- ment tres-variables et au sein de laquelle des courans irregu- liers ont du s'etablir. Aussi les bords du disque solaire n'etaient- ils pas neltement dessines ; mais ©n les voyait , au foyer des lunettes , agites d'un mouvement ondulatoire, analogue a celui qui brise les contours des objets situes derriere un tuyau de poele autour duquel s'eleve une colonne tremblante d'air chaud. Lacirconference du disque solaire presentait 1'apparenee d'une masse en fusion , agitee par des vagues rapides qui semblaient toutes poussees dans une direction commune. Ces mouvemens ondulatoires ont varie d'intensite ; mais ils ont persiste pendant tout le temps de l'eclipse , tant sur Tare in- terieur que sur l'arc exterieur qui limitaient le segment visible du soleil. LTheure fixee par les astronomes pour le commencement de l'eclipse allait sonner ; l'impatience et remotion devenaient plus vives , lorsqu'a peu pres a l'iustant prevu , le disque de la lune est venu ecbancrer celui du soleil et confirmer les predic- tions astronomiques. A 4 h 5o m i5 s , environ i^ m apres le lever du soleil , le bord oriental de la lune a eutame le bord occiden- tal du disque solaire, dans la region nord-ouest, a 4i° a droite du diametre vertical, et Tastre eclipsant s'est avance d'un mouvement uniforme du nord-ouest au sud-est. A 5 4 2 " 1 54 s , la partie visible du soleil ne formait plus qu'un croissant tres aminci, dont les cornes devenaient de puis en plus effilees. Des dentelures nombreuses , sombres , d'une apparence mobile , et dont il etait impossible de determiner le nombre et la bauteur, surtout en raison de Tagitation ondulatoire qui s'illonnait les bords du croissant, ont a ce moment altere la regu- larite, jusqualors parfaite , de ses contours. Des stries noiratres ont surtout apparu vers les extremites des cornes. Quelques secondes apres , le disque de la lune a entierement couvei t le soleil, et a 5 U 43 ra i3 9 l'eclipse etajt totale. 4 m£moires Avant de de'crire les beaux phenomeues quelle a presente's pendant 1'occultation complete du soleil, terminons l'euum^ra- tion de ses diverses phases. L'eclipse totale a fini a 5 h 4-5 m i I s ; elle a done dure, a Narbonne, i m 58 s . Aussitot que le bord occidental du soled s'est degage de dessous le disque de la lune , une vive lumiere a jailli iustantanement : puis un croissant tres-mince a reparu dans la region nord-nord-ouest. De nou- velles dentelures , mobiles , des stries bien prononcees se sont manifeste'es, comme precedement , surtout vers les extremites des comes. A mesure que le croissant grandissait, le nombre de ces dentelures devenait plus restreint, et elles avaient en- tieremeut disparu au bout de 20 a 25 secondes. Enfin , le voile que la lune avait projete sur le soleil s'est abaisse avec une majestueuse lenteur, et a (ih 42m 4 0s il s'etait completement efface; Teclipse venait de finir; sa duree totale a done ete de i h 52 m 20 s . Apres cette exposition rapide des diverses phases du pheno- mene , reprenons avec ordre et detail l'examen des principaux faits qui Tout precede, accompagne ou suivi. i.° Ombres ; obscwite. — A mesure que l'eclipse faisait des progres , la lumiere solaire , graduellement affaiblie , repandait dans Tatmosphere et sur les objets terrestres une teinte de plus en plus pale , dans laquelle d nous a ete impossible de dis- tinguer une coloration positive et bien deGnie. Seulement ce n'etait point une obscurite de la meme nature que celle qui suit le crepuscule; e'etait une teinte livide et blafarde , une nuance d'un gris olivatre , qui jetait sur la nature comme un voile de deuil, et il etait difficile de se defendre d'une assez vive emotion. Un fait dont plusieurs personnes out, comme nous, ete temoins, et dont Fexplicatiou est toute naturelle , nous parait propre a bien caracteriser Tespece d'obscurite qui regnait alors. — Sur la plate-forme de la tour qui nous servait dobservatoire, se trouve une cloche soutenue par un assemblage de grandes barres de fer scellees dans les pierres de Tedifice. Derriere, a DE LACADEMIE DES SCIENCES. f» >3n des angles de la tour, et dans la direction qu'avaient les rayons solaires , est une tourelle surmontee d'nn gracieux clo- cbeton gotbique. Taut que le soleil n'a pas etc eclipse, et qu'une assez grande partie de son disque est demeuree visible, les barres de fer ne projetaient aucune ombre sensible sur le mur de la tourelle; et cela devaitetre, carles rayons partis des extre- mites du disque ou du croissant sola ire rasaient les barres de fer sous des inclinaisons assez convergentes pour se ren- contrer a une petite distance derriere elles ; l'ombre pure nat- teignait pas le mur , et la penombre insensible qui s'y rcpandait le laissait uniformement eclaire. A mesure qu'une plus grande portion du disque solaire s'est voilee , les rayons emanes des bords opposes du segment visible sont devenus moins conver- gent; les ombres pures des barres de fer ont pris plus d 1 exten- sion,et, atteignant la surface du mur, elles ont dessine sur la tourelle des lignes noires d'abord tres-deliees. L'eclipse faisant de nouveaux progres , ces ombres ont grandi , se sont rapidement elargies. Les objets trerestres se trouvaient alors eclaires comme ils le seraient par une lumiere artificielle , par les rayons divergens d'une lampe qui s'eteint. Quelques minutes avant Teclipse totale, des ombres vagues etmouvantes, semblables a celles que produit un nuage de fumee passant devant les rayons solaires , se sont dessinees sur le mur de la tourelle gotbique. Elles marcbaient avec assez de vitesse et dans une direction differente de celle du vent. Ces ombres ont aussi fixe., en divers lieux, Tattention des personnes de la ville. Elles uont commence a etre visibles que lorsque la lumiere qui les formait a ete suffisamment affaiblie ; il faut les attribuer sans doute a ces courans de vapeurs qui ont donne" naissance auxmouvemens ondulatoires dont nous avons deja signale Texistence sur les contours de la partie visible du soleil. Au moment de Teclipse totale , Tobscurite etait telle quon avait de la peine a lire l'heure indiquee par les chronometres , et qu'il fallait les mettre tres-pres de Yoo\l pour suivre le raou- 2 fy MEMOIRES vement des aiguilles. Des e'toiles visiblesa Tceil nuoit alorsparu dans le ciel. Quelques personnes en ont apercu dislinctement quatre ou cinq vers le zenith et du cote du couchant,d'autres en ont compte jusqu'a dix. II nous parait hors de doute que l'obs- curite etait alors assez intense pour permettre de distinguer les e'toiles de premiere, de scconde et de troisieme grandeur; et nous croyons que si la nuit repandue, pendant ce temps trop court, sur la terre avait dure assez long-temps pour que les yeux fussent remis de Teblouissement cause par une longue contemplation du soleil , on aurait vu briller sur la voute celeste un grand nombre d'eloiles. i° Temperature. — La tempe'rature qui, a l'ombre , s'etait constamment maintenue a peu pres au rneme point, 18°, 5, depuis le lever du soleil , a baisse rapidement d'un demi-degre pendant Teclipse totale, et est tombee a i8° ,pour remonter en- suite. Cette tres-faible diminution de la temperature de Fair, constatee par un thermometre d'une grande seusibilite, semble difficile a concilier avec la vive impression de fraicheur et meme de froid que tout le monde a ressentie quand Tastre du jour a ete eclipse. Mais il faut remarquer que , pour accuser la vraie temperature de Tair atmospherique , le thermometre etait et devait etre suspendu a Tombre, tandis que les observateurs etaient direclement exposes aux rayons solaircs. La chaleur communiquee aux corps par le soleil a du, par consequent, di- minuer avec Taffaiblissement progressif et l'extinction totale desa lumiere. En outre, le froid a encore paru plus vifen raison de la vitesse du vent qui s'est alors eleve avec plus de force, et qui a concouru a produire sur les organes une sensation de fraicheur plus intense qu'on n'aurait du Tattendre d'un faible abaissement dans la temperature de ratmosphere. 3° Aureole lumineuse. — Pics incandescens. — Guides par les observations anterieures faites sur des eclipses totales , les astronomes avaient annonce qu'aprcs la disparition complete du soleil, le disque de la lune paraitrait environne d'une aureole lumineuse. La nature de sa lumiere , le moment de son appari- DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 7 lion , celui de sa disparition, sa largeur , la veritable position de son centre, etaient les principaux points snr lesquels avait ete appelee l'attention des observateurs. En effet , a Tinstant merne on l'eclipse est devenue totale , ou tout au plus une fraction de seconde apres quelle Ta etc , nne couronne lumineuse s'est developpee antour du disque de la lune. Cette couronne nous a paru avoir la merne largeur dans tous les sens ; maisla mesure exacte en etait fort difficile, parce que sa lumiere, tres-vivesur les Lords du cercle obscur de la lune, ne se terminait point par une ligne nettement trancbee , mais se fondait par une degradation insensible dansl'azur as- sombri du ciel. En mesurant avec un micrometre la largeur de la portion la plus brillante de Taureole, nous Tavons trouvee egale environ au cinquieme du diametre apparent de la lune ; et sa largeur totale pouvait etre evaluee au tiers de ce diametre apparent. Gette belle couronne na pas offert de coloration sensible. Cetait une lumiere blancbe , bomogene, dont Tintensite s'af- faiblissait par degres en s'eloignant du disque obscur de la lune, et dans laquelleon a distingue, mais en lies-petit nombre, quelques-uns de ces rayons rectilignes plus brillans que Ton a assimiles aceux qui composent les gloires des saints. Mais ce qui nous a le plus frappes , e'est dans les diveises parties de la couronne une difference d 1 eclat que nous allons essayer de de- crire. Au milieu de la region sud-est du disque lunaire, sur une etendue d'au moins ^t>°, se developpait une belle gerbe de rayons curvilignes divergens , dont les deux derniers intercep- taient entre leurs courbures opposees un espace ou la lumiere avait une moins vive intensite que dans tout le reste de Tau- reole. Au-dela, de chaque cote , s'etendait une lumiere diffuse, uniforme , jusqu'a la region nord-ouest, au milieu de laquelle apparaissaitun large cone de rayons lumineuxconvergens d'un eclat plus vifque les parties environnantes. La surface interieure du disque lunaire etait d'une obscurite uniforme , mais pas assez intense neanmoins pour qu'd ne fut 8 :w EM 01 RES facile d'y distinguer la trace noire des fils mierometriques croi- sesau foyer de la lunette. Nous n'avons vu briller sur la surface obscure de la lune, aucune de ces lueurs scrper.tantcs et mobiles, observces, en I ;i5, par Louville et Plallcy. Mais le pbenomcue le plus remanpiable et lc plus imprevu quVtt presente l'aurcole lumineuse , pendant led ipse to tale , est celui qui! nors reste a decrire. Sur le bord superienr du limbe de la lune , a partir du dia- metre vertical et s'etendant vers 1'ouest, out apparu cbmme des montagnes de feu , taillees a pic du cote gauebe et s'abais- sant par pointes aigue's et escarpees du cote oppose. II y en avail danscette region trots bien distinctes, dont la premiere.qui etait la plus elevee, avail une bauteur cgale environ au douzieme du diametre apparent de la lune. Un peu plus loin, a droite, on voyait ramper sur la circonference dudisque lunaire, mais toujour s en debors , plusieurs elevations onduleuses moins prononcees que les premieres et e'galement brillantes. Deux pics semblables , moins eleves que ceux de la parlie superieure, et dont les escarpemens avaient la meme direction, brillaient en meme temps , Tun a droite, un peu au-dessous du diametre borizontal ; Tatttre a gauebe, un peu au-dessus de ce meme dia- metre. Celui de gauebe a ete signale avant tous les autres. — Les expressions manquent pour donuer une idee exacte de ces montagnes ignees. C'etaient comme des rocbers de cristal in- candescens , d'une couleur rose tendre, doues d'une sorte de transparence et brillant dune lumierecalme sans scintdlation, qui semblait leur etre propre. Leurs contours etaient bien ac- cuses, leurs aretes vives et nettement trancbees. lis ontconstam- meut conserve les memes formes, les memes positions et une immobilitc complete. Seulement, les pics dela parlie superieure out paru grandir peu a pen , a mesure que l'eclipse lotale ap- procbait de sa fin ; et ils grandissaient , non comme un corps qui s'allonge et se deforme , mais comme des rocbers eleves dont on n'apercevait d'abord que les sommets et la partie DE i. ACADEMIE 1JES SCIENCES. 9 moyenne, el- clout la rase devenait visible a mesure que le voile qui la couvrail s'abaissait avec lenteur. Ge magnifique spectacle a persiste jusqu'a la fin de fet'lipse tolale- Lorsque le soleil sest degage de dessous le disque obscur de notre satellite, l'appari- tion du premier rayon de lumiere a ete signalee par un eclair tres-vif, beaucoup plus intense que le dernier rayon qui avail brille avant locculta'-ion totale. A ce moment, et settlement alors , l'aureole lumineuse qui environnait la lune, et les pics ineandescens qui berissaient une parlie de sa circonferenee , se sont subiteinent eteints dans les feux de fastre du jour. Ncus devons dire ici que ces pbetiomeries ont apparu de la meme maniere aux quatre observateurs dont les regards avides ne pouvaient s'en detacher; que les pics luttn'ncux ont ete vus par tous dans les memes positions , avec les memes formes, les memes rapports de grandeur, la meme immobilite; et que ces observations, controlees les unes par les autrcs, au moment ou elles venaient d'etre fakes, lorsque nos sou'vertir- claient parfaitement presens, et sans quaucun des observateurs fit des concessions aux autres, se sont unanimement accordeess Une seule divergence s'est manifestce entre nous , relativement a la couleur de ces montagnes incaudescentes. Pour trois des observateurs, la couleur etait d'un rose de feu, teudre et transparent; pour le quatrieme, elle etait d'un blanc asser vif Ce dernier avait, jusqu'au moment de reelipse lotalc, con" temple le soleil a travers un verre d'une couleur rouge fonce; ]es trois autres, avec des verres a peu pres noirs qui laissaient au disque solaire sa blancbeur, lout en en diminuant 1'ccIaU Cest a cette circonstance , sans doute , qu'il faut attribuer la diversite des teintes. Quoi quil en soil , il se presenle ici une question d'uu grand inleret. Que sont ces pics, ces rocbers de feu? — 11 nous semble impossible d'admeltre que ce sont des montagnes de la lune; car leur face obscure etant tournee vers la lerre , elles auraient paru opaques et sombres. D'ailleuis, jamais les bords du disque lunaire n'ont presented asperites d'uncaussi graude I O MEM01RES dimension. Ce n'eslpas, sans doule , non plus un pbenomene de diffraction, un jeu de lumiere. La parfaite immobilite de ces corps lumineux , la nettete de leurs contours, Tirregularite de leur distribution autour du limbe de la lune, repoussent une pareille interpretation , qu'aucun des pbenomenes physi" ques connus ne parait justifiei\ — Si ces corps sont etrangers a notre satellite, si ce ne sont pas des apparences lumineuses enfantees par Teclipse , Tbypotbese qui se presente le plus naturellement a l'esprit consiste a les placer dans le so'eil lui- meme. Mais cette supposition est tellement nouvelle, qu'on ne peut la basarder qu'avec une extreme reserve. Elle ne parait pas cependant improbable. Car il est perm is de penser que ces montagnes solaires , si elles existent, netant quune petite fraction de la masse enliere du soleil , nenvoient a la terre ■ qu'une lumiere incomparablement moindre que celle du globe entier de cet astre ; que par consequent elles doiventdisparaitre dans la vive lumiere qui nous vient de son disque, surtout lorsqu'on en eleint Teclat par rinterposition de verres noirs* Nous avons constate, en effet, que ces rocbers defeu, ainsi que I'aureole lumineuse dans laquelle ils etaient enveloppes, dis- paraissaient en entier , quand on regardait leur image au foyer des telescopes a travers un verre sombre, et qu'on nepouvait les apercevoir quau travers de verres diapbanes. Nous ajou- terons que Taccroissement sensible en bauleur que les pics de la partie superieure ont paru prendre, s'accorderait, dans notre supposition, avec la marcbe descendante de la lune au-devant du .soleil. — Est-il permis d'esperer qu'en masquant artificiel- Jement le disque du soleil, dans une cbambre obscure, au rnoyen d\in globe opaque, on puisse parvenir a distinguer ces corps extraordinaires? La lumiere diffuse rcpandue dans tous les sens par le soleil ne sera-t-elle pas toujours trop vive; et ne faudrait-il pas, pour fuire renaitre le meme pbenomene,pouvoir reproduire une eclipse artificielle dont Tobscurite fut com- parable a celle de Teclipse meme qu'amene la revolution naturellc des aslres ? de l'academie des sciences. : I A. Ombres produites par I 'aureole. — Nous avons cherclie a constater si la lumiere de l'aureole etait assez vive pour pio- jeter des ombres derriere les corps opaques. A cet effet , uu crayon noir a ete place au-devant et tres-pres d'une feuille de papier blanc , tournee vers le soleil. II ne s'est manifesto aucune ombre appreciable. Malgre cette experience negative, nous restons convaincus que la lumiere de la couronne etait assez intense pour former des ombres, et cette conviction est facile a justifier. — II suiiit, pour cela , d'observer que, dans certaines circonstances , uu corps opaque, eclaire par une lumiere beaucoup plus vive que celle de l'aureole dont nous parlous, pourra tres-bien ne donner aucune ombre; tandis que, dans des circonstances differenles , ce meme corps, eclaire par une lumiere bien plus faible,donnera cependant une ombre tres-prononcee. Par exemple, par ua temps couvert et sombre, si vous etes en pleinair, eclaire par la lumiere diffuse qui emane de toutes les parties du ciel , vous pourrez placer un corps opaque au devant d'un papier blanc } sans qu'il y ait l'ombre la plus legere ; mais enfermez-vous dans une cliambre qui ne soiteclairee que par vine etroiteouverture, et dans laquelle il ne penetre par consequent qu'une petite fraction de la lumiere exterieure , aussitot les corps opaques projetteront derriere eux une ombre tres marquee. — Quelqup cbose de semblable s'est passe durant Teclipse lotale du 8 juillet dernier. Le cone d'ombre que la lune projetait derriere elle n'embrassait qu'une portion de 1'atmosphere terrestre. En debors de ce cone, fair recevait de la lumiere solaire et la reflechissait irregulierement dans tons les sens. Dans certaines localites , on pouvait meme distinguer au loin la limite entre les parties du globe terrestre que le cone d'ombre enveloppait et celles qu'il avait respectees. Ainsi a Foix, pendant que l'eclipse etait totale et l'obscurite profonde , on voyait s'etendre au loin une zone curviligne eclairee, dans laquelle brillaient les som- mets neigeux des bautes et des Basses-Pyrenees. II resulte de ce fait que, dans le lieu oil nous nous trouvionsj les effets ?2 M^MOIBES d'ombre qu'aurait pu produire la douce lumiere de raureole dont le disque de la lune etait entoure , devaient necessairement se trouver masques par la elarte diffuse repandue encore dans les regions superieures et laterales de l'almosphere au momen 1 le plus soinbre de l'eclipse. Si nous nous etions sOustraits a cette influence etrangere , en disposant , par exeraple , un ecran de papier blanc au fond d'une boite et dans l'interieur un crayon, puis tournant rouverture de la boite vers l'aureole, nous ne doutons nullement qu'il n'y eut eu uue ombre portee ; car nous en avons vu se former dans des circonstances moins favorables. 5.° Polarisation , irisation. --- Nous n'avons trouve aucune trace de polarisation dans la lumiere de l'aureole qui entourait le limbe de la lune pendant l'eclipse totale. Le polariscope dirige vers cette aureole, et vers les regions voisines , n'a donn aucune coloration sensible. II nous a ete egalement impossible de decouvrir les moindres traces d'irisation sur les bords du disque lunaire, soit pendant qu'une partie du soleil etait encore visible, soit durant Teclipse totale. Aussi , comme nous Tavons dej;i dit , les objets terrestres et Tatmospbere ne nous ont pas offert de couleur appreciable. 6." Comes du soleil. M. Arago avait dit dans la notice : u Les rayons lumineux provenant du soleil, qui dessinent « en clair le sommet meme des cornes et les parties envirou- tt uantes, ont rase la surface de la lune pour arriver a la terre. « Si la lune est entouree d'une atomospbere sensible, ces rayons « auront ete devies; la forme circulaire du soleil s'en trouvera « alteree; les cornes offriront des inflexions , des irregularites « locales sur lesquelles il sera tres-utile que les observateurs « portent leur attention. » Nous avons, en consequence, examine conslamment avec le plus grand soin les cornes du soleil, a toutes les epoques du pbenomene. Elles nous ont toujours offert la meme regularite ; nous n'avons pu remarquer aucune inflexion sensible dans les arcs dc ccrcle qui les terminatent. Seulemcnt, ces arcs etaient t>e l'academie des SCIENCES. I 3 coatinuellement sillonnes, ainsi que nous l'avonsditen com- mencant , par de legeres ondulations , qui out existe avaut et apres l'eclipse, qui en etaient par consequent independantes , qui se reproduisent souvent au lever du soleil, et dont on ne peut chorcher la cause que dans l'megale refraction de la lu- rniere solaire au travers de l'atmosphere terrestre. Quant a l'observation des facales du soleil , que M. Arago avait egalement recommandee, pour savoir si autour du disque de la June regnait une penombre provenant de la presence d'une atmosphere enveloppant ce satellite , il nous a etc impos- sible de les decouvrir a l'aide de nos lunettes, troppeu puis- santes sans doute. Nous devons dire, toutefois , qu'examinee at- tentivement a travers nos verres colores , la surface visible du disque solaire nous a toujours paru douee d'un eclat uniforme, d'une intensite egale de lumiere en tous ses points. II ne resulte done de ces dernieres observations rien qui puisse autoriserl'hypo these que la lune ait une atmospbere. Nous n'osons pas dire quelles la refutent completement, parce qu'on leur reprocbera peut-etre de n'etre pas sufGsamment concluantes. 7° Influence de Veclipse sur les animaux. -■- Nous ne croyons pas utile de nous etendre sur ce sujet, qui a donne lieu de tous cotes a une multitude d'anecdotes plus ou moins pro- bables. L'un raconte qu'il a vu les poules se percber , l'oiseau de nuit sortir de sa retraite ; l'autre dit les terreurs superstitieu- ses de l'liomme des champs. II nous parait tout naturel que les animaux se montrent sensibles a Tinfluence d'une eclipse totale, puisque Thomme lui-meme , quoiquil connaisse la cause du pbenomene et qu'il en ait prevu le retour, ne saurait sedefen- dre d'une certaine emotion a l'aspect de cette obscurite myste- rieuse qui vient l'environner. Nous nous bornerons a citer un seul fait qui s'est passe sous nos yeux et qui avait quelque cbose de solennel. Les oiseaux perches sur les toits et sur les arbres d'un jardin voisin, avaient, comme d'habitude , salue de leurs ens confus le lever du jour ; bientot, a l'approche de l'eclipse i4 m£moihes totale , leurs cris ont cesse ; ils semblaient par leur silence se conformer au deuil de la nature et a la muette admiration de l'homme; mais a la reapparition du premier rayon du soleil, ils ont repris avec une vivacite bruyante leurs chants inter- rompus(i). Tels sont les faits que nous avons pu recueillir pendant l'e- clipse totale du 8 juillet. Nous desirous que ce rapide expose soit accueilli favorablement par les amis des sciences. II est le recit fidele de ce que nous avons vu , mais il serail bien impar- fait a exprimer ce que nous avons senti , pendant la trop courte duree de ce magnifique pbenomene , Tun des spectacles les plus imposans peut-etre qu'il soit donne a riiomme de contem- pler. (1) J'ajouterai a ce qui precede un fait qui m'a 6l6 communique au congres scientifique de Padoue par le docteur Orsolato. Ce fait inteYessant , relatif a l'influence de leclipse sur les plantes, a dte observe" a Vicenza , sur le Pelargonium triste. Ou sait que les fleurs de cette plante restent privees d'odeur pendant le jour et ne commencent a exhalerleur parfum qu'apresle coucher du soleil , pour redevenir inodores quand cet astre reparait sur l'borizon. Dn pied de pelargonium place* sur la fenetre ou le docteur Orsolato etait en obser- vation etait sans odeur avant l'eclipse du soleil. A mesure que la lu- miere de cet astre disparut sous le voile de la lune, la fleur devint peu a peu odorante; pendant leclipse totale, sa corolle ^panouie re- pandait librement a l'air son parfum. Au retour de la lumiere, loutes ses propri^tds odorantes disparuient de nouveau. DE l'aCADEMIE UES SCIENCES. 1 5 SUR QUELQUES C1RC0N STANCES DE LA POESIE ROMANE , COMPAREES aVEC LES MEMES CIRCONSTANCES DE LA POESIE FRANCAISE, A DES EPOQUES ANALOGUES ; Par M. Floretttin DUCOS. Le sujet que je viens d'indiquer n 7 est pas indigne de notrc attention ; il pourrait fournir matiere a des developpemens tres-etendus, qui depasseraient la mesure de nos communica- tions ordinaires. Mais comme , a Dieu ne plaise ! mon intention n'est pas d ecrire un livre , mon travail se bornera a quelques apercus qui serviront a demontrer combien la perfection de la poesie romane au moyen-age etait supericure a celle de la poesie francaise contemporaine, et que c'est dans la poetique de la langue romane que la langue francaise est venue puiser la plu- part des preceptes et des regies qui ont contribue, plus tard, au perfectionnement desa versification. Tout le monde s'accorde a reconnaitre que nos provin- ces du Midi ont devance , dans le culte et Tamour des arts, les provinces du nord de la France. Soit qu'on doive faire intervenir Theureuse influence du climat , soit qu'on doive en faire honueur aux instincts genereux de nos populations meri- dionales , il est certain que les beaux-arts , et le premier de tous , la poesie , obtinrent chez nos ai'eux un degre de perfec- tionnement qui nexistait nulle autre part, et quece perfection- nement s'etait accompli a une epoque'oii, parmi les peuple s qui sortaient du cbaos de la barbarie, il s'operait un immense travail pour debrouiller les elemeus des idiomes dont chacuu d'eux voulait se faire un instrument particulier de langage. II est vrai quele travail etait moins grand parmi les peuples l6 MEMOI1VES du Midi. Us avaient herile de cetle civilisation grccque el ro- maine dont le commerce et la conquete leur avaient fait don. Les Barbares, dans leurs envahissemens , noserent point la detruire parmi nous, et, plus d'une fois, leurs chefs en respec- terent les lois et les monumens.C'etait du moinsainsi qu'Ataul- phe le visigoth avait compris sa mission, d'apres PaulOrose, qui rapporte de lui ces memorables paroles, lib. 7, cap. 4* Neque reipublicce intcrdici leges oporlere sine quibus respu- blica non est respublica, elegisse se salutem, iit gloriam sibi de restituendo in integrum, augendoque rornano nomine gothorum viribus queerer et , haberetur que apud poster os romance restitutionis auctor , postquam esse non poterat im- jnulator. Le Midi de la Gaule avait done conserve ses lois, ses monu- mens, sa civilisation; il conserva pareillement sa langue, me- lange harmonieux de quelques debris de l'ancien idiome ecltique du grec et du latin, dont il emprunta sa denomination de langue romane , ainsi appeleej peut-etre parce que Telement latin y dominait les autres. Cette langue dut acquerir un perfectioune- ment rapide sous l'influence du patronage des comtes de Toulouse , dont la cour etait devenue un centre puissant de civilisation. Aussi etait-elle florissante et comptait-elle deja de grands poeles au douzieme et au treizieme siecles, age celebre par les expeditions guerrieres , mais ou le nord de la France etait encore plonge dans les tenebres de la barbarie ; et tel etait son eclat , que le genie sublime qui forma la langue de l'ltalie, hesitant sur le cboix de l'idiome que devait consacrer la divine comedie, fut plus d'une fois sur le point de lui douner h~ preference. II ne faut done pas s'etonner du progres et du perfectionne- ment de la versification dans la langue romane. Nos trouba- dours possedaient a un degre superieur le sentiment de Thar- monie, cette premiere condition de la beaute du vers et du cbarme de la cadence. Aussi ce ful de leur sein que s'eleva le premier legislateur du Parnasse moderne. Lorsque les sept DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 1"J troubadours se furent reunis pour la formation du college du Gai-Savoir, apres les nobles encouragemens donnes aux jeuneg adcptes de la poe'sie, le premier besoin qu'ils eprouverent fut de reunir dans une sorte de code les preceptes de la'rt qui ctait Tobjet de leur culte. Leur cbancelier, le celebre Molinier redigea, sous leur influence, sa poetique, qui fut terminee en 1 356. (Test cette poetique dont les rois d'Aragon faisaient deniander, plus tard, une copieparune ambassade solennelle. II est facile et en meme temps curieux de puiser dans les pages de ce monument les preuves de la superiorite de la versification romane, et de l'anteriorite de quelques regies de cetart, deja suivies par les troubadours, et qui furent, bcaucoup plus tard > adoptees par les autres poetiques. Aujourd'bui je ne m'occuperai que de Yhiatus. Boileau , en le proscrivant dans son art poelique , lui a con- sacre ces deux vers, que tout le monde a retenus : « Gardez qu'une voyelle a courir trop hatee , » Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtee. » Mais la necessite de consigner dans son poeme cette regie ? qu'on pourrait appeler de grammairc poetique , fait assez com- prendre que du temps de Boileau elle n'etait pas toujours ob" servee, ou que tout aumoins son adoption etaitassez recente. Eneffet, cinquante ans auparavant , Yhiatus passait inapercu dans les ouvrages des plus celebres poetes. On le trouve fre- quemment dans Ronsard, dont voici quelques vers extraits de diverses pieces de cetecrivain, qui, dans son temps, futappelele prince des poetes. Dans Tepitapbe du seigneur de Quelus, nous lisons : « Est-ce Narcisse qui aima » L'eau qui sa face consuma ?... » Dans celle d'Albert , joueur de luth , on trouve les vers suivans : (c'est un dialogue entre un passant et un pretre.) LE PASSANT. « Qu'oy-je clans ce tombeau ? 1 8 MKMOIRES LE PRETBE. Tu extends une lyre, etc. » Et plus bas : « C'est celle dun Albert que Phe'bus au poil blond , » Apprit des le berceaa et lui donna la harpe, etc. » Plus bas : « Ty tie sur la plaine » Aux vautours cleudu en oublia la peine. » Je pourrais citer mille autres exemples. II ne faudrait pas croire que ce fut la , de la part de Ronsard, l'effet d'un systeme, un caprice ou une licence poe'tique. La licence, si licence il y avait, aurait ete commune a tous ses contemporains (j'entends parler des poetes francais), ou pour mieux dire, il n'y avait pas de licence. La proscription de Y hiatus n'avait pas encore ete prononcee ; l'oreille un peu tudesque des pot-tes du Nord ue les avait pas avertis de cet attentat contre Tharmonie dont elle n'etait pas blessee. Voici des exemples pris dans les poetes contemporains. Desportes, dans son sonnet sur Petrarque, a ecrit ce vers : « Comme ce florentin qui a si bien chante. » Le meme, dans une villanelle a Rosette : « Celui qui a gagne* ma place. » Nous lisons dans Passerat ( vers au roi) : « Dieu lui-meme a mis deux sceptres en tes mains « Et la au trone assis de bien longue duree. » Ailleurs : « Mon jardin a por/e et nourri ces fleurettes. » Dans Baif (piece intitulee YAurore) i « Quand la-haut tu e'claires... » Celui qui ardeur suit... » Dans R.emy Belleau : « Etle chevreaw a petits bonds... » De ce dicu qui a desailes...» de l'acad£mie des sciences. 1Q Dans Joachim du Bellan (epitaphe du passereau dc madame Marguerite) • « 7 u en scras bien puni. » Le meme dans son discours sur la louange de la vertu : o Si est-'A roi de son cceur... » Si en est l'esprit aymable , » Et qui est plus estimable... » Tout ce que vertu on nomme... » Si en mow cceur je n'eus oncques... » Ou au mouvement des cieux... » Et sans j' e'pargner Dieu... » Celuyen vain se travaille... ). Par Anjow on par le Maine... » On en raison je me fonde, etc. .. » Signaler dix hiatus dans la meme piece de vers, c'est assez \ous demontrer combien Tusage de fhiatus etait frequent, et (comme je 1'ai deja dit), qu'il passiit inapercu a Tepoque de Ron sard. Si nous voulons remonter vers le moyen-age, nous retrou- vons l'hiatus avec des imperfections peut-etre plus graves, dans les poesies les plus estimees de diverses epoques. Enfin , le moyen-age , il faut le confesser, fut pour la poesie franca ise une epoque de barbaric Rien n'est rude et grossier comme les vers des trouveres du Nord , tandis que leurs emules , les troubadours du Midi , charmaient Toreille par l'elegance de leur langage, la douceur et Tharmonie de leur versification. Permetlez-moi quelques courtes citations; je les prendrai dans les notes qui suivent la traduction des fabliaux, par Legrand. Voici quelques vers du texte du fabliau qui a pour titre le Chevalier a I'epee : (LAm touche) « Li uns atampre sa viele » Cil flauste, cil chalemele. (Celui-ci joue ce la flute, celui-la du chalumeau.) » Et cil autres rechante en note 20 MEMOIRES » Ou a la harpe, ou a la rote. » Cil chevalier jouent as tables » Et as e*ches de 1'autre part , » O a la mine, o a hazart. » Nous lisons dans le Iai de Lanval : « (II y eut d'abord) » Dn entreme's iot premier, » Ki moult plaisait au chevalier, n Dans le lai de Grueland •• « Bon en sont li lai a oi'r, » Et les notes a retenir. » Dans le lai de Gugemer ; « Se dit en harpe et en rote : » Boine en est a oi'r la note. » Je ti'abuserai pas de la faculte de faire des citations ; je pour- rais les multiplier a Tinfini. G'est aux poetes de la langue romane qu'est due la reformc de Yhiatus. Gette reforme, qui ne fut adoptee par les poetes francais que vers l'annee 1600, existait chez les premiers depuis ledouzieme siecle.Lesmonumensde Tepoque en fourniraient la preuve authentique ; mais comme je craindraisde vousfatiguer par de nouvelles citations de vers, jVime mieux en venir di- rectement au Code poetique de cette langue ; je veux parler des lois d amors du ehancelier Molinier. Je vais extraire un passage du texte et de la traduction dont les deux premiers vo- lumes viennent d'etre publics par les soins de notre honorable collegue,M. Gatien-Arnoult. Voici une regie posee aux pages 26 et 27 du tome 1" : D'une diphtongue qui ne doit etre mise devant une autre, — Dediptonge que no sia pauzat denan diptonge. Le texte original porte : « Diptonge , no vol estar denan » diptonge ses alqun meia. Quar trop engendran gran hjat , si » que fan trop la gola badar. » — Exemple : « Si cum yeuhuey auzi la messa, n Dou joy hay gran Dins en ma pessa. » DE l'aCAUEMIE DES SCIENCES. 2 1 ri ct enayssi den autres lors semblans, et aysso es vex - s can le » seguens diptonges commensa per vocal coma. Yeu auzi la » crida. Quar esliers no reputam a vicis coma : Yeu soy joyos. y Ayta pauc seria vicis de tres coma .• Yeu soy gays. Pero si •» mays tres horn ni pauzara, adonx engendrarian collizio e seria » vicis coma : Yeu soy vius gays e fortz. Daquesta collizio devem tractar en jos. » Traduction : — « Une diphtongue ne doit pas etre plaeee i) imniediatement devant une autre; car cela produirait un trop » grand hiatus, qui fait trop ouvrir la bouclie. « Si cum yeii huey auzi la messa , » Dou joy hay gran Di us en ma pessa. » » II en est ainsi des autres diphtongues semblables a celles-ci , » quand la diphtongue suivante commence par une voyelle , » comme : yeu auzi la crida. Ou ne regarde pas comme une » fante de dire: yeu soy joyos, ni yeu soy gays , ou du moins » cette faute est peu serieuse. Mais si on mettait plus de trois » diphtongues de suite, elles produiraient une collision qui se- tt rait une faute grave, comme : yen soy vius, gays et fortz. » ?*ous traiterons plus bas de cette collision » Le passage que je viens de transcrire n'a pas precisement pour objet direct la prohibition de Thiatus; il proscrit surtout Femploi des mots diphtongues , repetes plusieurs fois a la suite Tun de l'autre dans le meme vers; cette regie a ete conservee dans notre prosodie poetique, a cause de feuphonie qui ne peut pas supporter un vers rempli de monosyllabes. Si Ton en excepte le fameux vers de Racine . « Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur.w Tous les vers composes de monosyllabes sont fort durs et tres difGciles a prononcer. Mais a travers le long precepte et les nombreux exemples , on trouve le trait direct a fhiatus a Et » aisso es vers can le seguens diptonges commensa per vocal » coma -. yeu auzi la crida.y> Par cet exemple, il est evident que Molinier prescrivait la rencontre de la diphtongue yeu finissant 3 22 MEMOIRES par un u , avec le mot auzi commencant par una; et c'est la proprement notre hiatus. Mais nousallons trouver aux pages 3o et 3i une regie un peu plus directe. II est une sorte d'hiatus dont l'effet est si disgracieux pour Toreille, qu'on s'est applique a l'eviter jusque dans la prose. Cet hiatus aurait lieu chaque fois qu'un verbe, dans le mode indicatif, prend la forme interrogatoire. Ainsi , par exemple , lorsque au lieu de dire il aiine, on dit aime-t-il? lorsque an lieu de dire il aura, on dit aura-t-il? alors, sans la lettre euphonique, ainsi appelee par les grammairiens, sansle T que Ton interpose entre les mots aime, aura et le pronom il , on serait oblige de dire aime il? aura il? ce qui ferait un hiatus des plus desagrea- bles et formerait une consonnance insupportable pour l'oreille La regie est ainsi posee par le dictionnaire de l'Academie : « Lorsque le temps d'un verbe termine par une voyelle est » suivi immediatement des pronoms il, elle , on , on met par i) euphonie, et pour eviter Thiatus, unT entre le verbe et le » pronom. Dira-t-on? fera-t-il? joue-t-elle? viend ra-t-on? o G'esl aussi par la meme raison que Ton dit ton amitie et non pas ta amitie Mais cette regie, recente dans la grammaire franfaise,existait deja depuis bien long-temps dans la langue romane. Elle se trouve consacree par la poetique de Molinier de la maniere suivante. Je copie : « Apres A prepositio deu horn pauzar Z o D,e per ayensar » la maniera de parlar e per esquivar hyat. Deu cascus pauzar »Zo/) apres A prepositio , can la seguens dictio commensa » per vocal, segon quom pot ayssi vezer ■ « Anar me play ad alamanda. » Quar as uelh vey la valor granda. » Del sieu gentil cors plasentier. » Traduction : — « De Z ou D quilfaut mettre apres A pre. « position. Pour bien lier les mots et pour eviter l' hiatus, il faut » mettre z ou d ipres la preposition si , quand le mot suivant DE LACADEMIE DES SCIENCES. 23 » commence par une voyelle , comme on le voit dans cet » exemple •• « Anar me play arfalamauda. » Quar a; uelh vey la valor granda. » Del sieu genlil cots plasentiers. » L'on voit dans cet exemple qu'au lieu de dire a alamanda , on disait ad alamanda; qu'au lieu d'ecrire a uelh, on e'crivait az uelh , et quapres le mot granda , au lieu de el on met- lait del. Cette regie nest pas la seule ; en voici une autre qui est a la suite. o A prop. E deu horn pauzar T oZ. — Apres aquesta copu- » lativa conjonction. Apres la conjunction E , il faut mettre TouZ, » pour eviter lhiatus, quand le mot suivant commence par une » A'oyelle ; et apres la conjonction disjonctive O, il faut mettre Z » par la meme raison, comme on le voit dans les exemples » suivans : « Aylas et yeu que sabrai dir, » Oz en qual loc poyray gandir, » Can veran mal fer et enic, » Al pas de la mort l'enemic. » Si vos adonx, per cortezia, » Nom secoietz, Verges Maria , » Quien ta soen hay reclamada. » On voit par ce passage que Ye copulative prend le T devant une voyelle , ainsi on lit et J r eu, au lieu de e yeu; etenic y au lieu de e enic ; il en est de meme pour To disjonctive, puisque on dit os en, au lieu de o en. J'arrive mainteuant a la comparaison avec la langue fran- raise. II est inutile de vous entretenir de Tepoque ou Molinier 24 m£moires ecrivait sa poelique. Alors les ecrivains de la langue d'Oil nc soupconnaient pas ces delicatesses de Fharmonie dans la combi- naison ou le rapprochement des mots. Ainsi dans les citations deLegrand, extraites des anciens fabliaux , on lit les passages suivans : ( Tome i , page 3 7 1 ). « Et si trueve-on entre deux » De meure fuer pour homes de'sireux. » Pag, 10C). « Et moult i tvowa-OJi pailes alexandrins. » Je neglige des citations que je pourrais multiplier. Je franchis lemoyen-age; je descends jusqu'aux limites du seizieme siecle, touchant le dix-septieme. Je prends les ecrits de Rabelais et de Montaigne; fy trouve la preuve que leT eupbonique n'etait pas encore alors en usage. Voici des phrases de Rabelais, chap. 16 du liv. 1 : « Au » moins pour le j ourdhuy, ne coustera-it guieres a son hoste, si )> d'aventure il mourait ainsi saoul comme ung anglais. » Je passe au sceptique de Perigueux, qui ecrivait, en 1 585. J'extrais quelques lignes du chap. 12 du liv. 2 des Essais. « De quel fruict pouvons-nous estimer avoir ete a Varro et » Aristote cette intelligence de tant de choses? les a-elle excmp- )> tes des incommodites humaines? » Celuy-ci ne semble-il pas parler de la condition de Dieu » tout vivant et tout puissant? » N'a-il pas de quoi savoir gre a cette sienne vivacite meur- » triere? » Combien j a-il d'arts qui font profession de consister en la n conjecture plus qu'en la science? » Et sil en est ainsi , comme dit Plutarque , qu'en quelque i) endroit des Indes il y aye des hommes sans bouche et se nour- )> rissant de la senteur de certaines odeurs , combien y ail de » nos descriptions fausses? » \ otre nation, leur dit-il, a-elle ce pouvoir de faire dieu qui )> bon lui scinhie ? etc. DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 2 5 II est done constant que jusque vers l'annee 1600 la lettre euphonique n'etait pas en usage dans la langue francaise. On ecrivait ira-on, vaen, au lieu de ira-t-on, va-l-en : et cependant la lettre euphonique, employee pour eviter rhfatus et adoptee enfin dans la langue du Nord, etait en usage et meme prescrite dans notre langue romane depuis Tannee x3oo , et, selon toute apparence , employee plusieurs siecles auparavatit; car on sait que le quatorzieme siecle etait deja une epoque de decadence pour la langue romane. C'est la le droit d'ainesse et d'anteriorite que j'ai voulu cons- tater et revendiqner en faveur de nos aieux. Les troubadours furent les maitres de toute la France en belle poesie , en lan- gage harmonieux ; ils firent Teducation des poetes francais, et e'est d'eux que, plus tard, on emprunta, ou Ton imita certains procede'squi servirent a corriger lapretedu langage et a donner a notre langue, d'abord si rude, la souplesse et Tharmonie dont elle a fourni de si beureux modeles dans les cbef-d'eeuvres de nos grands ecrivaius. «K3g(tHr«-e-^- 26 MEM0IRES SUR LE CONCOURS POUR LE PUIX DE PHYSIQUE DECERNE, DANS LA SEANCE PUBL1QUE DU 2 JUlN 'ISM, A MM. Mathieu, DAURIAC et Adolphe SAHUQUE. Commissaires MM. VITRY , MOONS, PETIT, PINAUD rapporteur. L'Academie des Sciences de Toulouse avait propose pour sujet du prix a decerner en i843, ]a question suivante : « Determiner, par des experiences rigoureuses , les quan- » tites de chaleur degagees dans la combustion des principales » substances dont on se sert pour Teclairage et pour lc cbauf- » fage. » Un seul memoire sur cette question est parvenu a l'Aca- demie. II a pour titre : Recherches sur la chaleur degagee dans la combustion , et porte pour epigraphe ces paroles extraites du travail de MM. Dulong et Arago , sur les tensions de la vapeur d'eau : « Les personnes habituees aux grandes experiences de physi- » que peuvent seules apprecier Tenormite de la tache qui nous » etait imposee. » La commission generale, constitute conformement au regle- ment derAcademie,designa, pour examiner cememoirc,une sous- commission , composee de MM. Vitry , Molins , Petit et Pinaucl. Ce travail encore incomplet, ne fut pas couronne; mais il lut l'objet d'un rapport de'taille a la suite duquol la memo question fut remise au concours pour l'annee 1 844 j eomme sujet de prix extraordinaire Les auleurs out adresse a 1'Aca- DE LACADEMIE DES SCiENCES. '2J demie un supplement a leur premier menioire ; et, apres un nouveau rapport fait en i844 au uom ^ e ^ a In ™ e commis- sion, le prix extraordinaire de physique leur a ete decerne. Nous allons reproduire le double rapport fait par M. Auguste Pinaud sur leur travail. RAPPORT DE i843. Messieurs , La question que l'Academie avait proposee pour le concours de i843, nest quun cas particulier d'un probleme beaucoup plus general et plus vaste , savoir : Determiner les quantites de chaleur degagees dans les combinaisons cbimiques , et formuler les relations qui peuvent exister entre ces quantites de chaleur et les proprietes physiques ou cbimiques des elements entre lesquels la combinaison a lieu et des composes qui en resultent. Get important sujet de recherches touche evidemment a la plupart des grands problemes de la physique et de la chimie ae- tuellesjil est intimementlie a la grande question de la chaleur vitale dans les etres organises ; il est enfin appele a fournir a Tindustrie des donuees precieuses sur les combustibles quelle emploie et sur le meilleur mode a suivre pour en obtenir le plus d'effet utile. Aussi depuis long-temps a-t-il ete Tobjet des travaux de plusieurs savants distingues. Des la fin du siecle dernier, vers 1780 , Tillustre fondateur de la chimie moderne, Lavoisier, avait senti toute Timportauce de la calorimetrie. Les travaux qu'il entreprit avec l'immortel Laplace , a Taide du calorimetre de glace, sont connus de toutes les personnes initiees aux premiers elements des sciences physi- ques. Mais on sait aussi que les imperfections de cet appareil et les causes d'erreur qui lui sont inherentes ne permettent pas d'accorder une grande confiance a ses indications. A peu pres a la meme cpoque, Crawford, en Angleterre, publiait sur lememe sujet, un ouvrageayant pour tilre: Expe- riences et observations sur la chaleur animate et sur Vinflam- 28 m£M0JKES mation des corps combustibles (i ). La metbode qu'il suivit dans ces reclierches etait analogue a cclle de Lavoisier, et sujette aux monies reproches. Plus tard , en i8i4, le comte de Rumford reprit la meme question el en traita quelques parties a l'aide d'un appareil qui porte son nom et qui jusqua nos jours a ete considere comme le plus simple etle plus exact. Neaninoins le mode d'experimen- tation adopte par ce savant est encore defectueux a beaucoup d'egard s. Depuis lors, les moyens d'observation se sont perfectionnes , les travaux sesont multiplies ; et parmi les pliysiciens qui ont entrepris des recbcrches beureuses sur la combustion , on doit citer HassenfVatz, Clement et Desormes, Welter, ]\la reus Bull, M. Bertbier, et surtout M. Despretz, dont les travaux remar- quables, fondes sur la metbode modifiee du calorimetre de Rumford, ont obtenu les couronnesderinstitutetfait connaitre plusieurs nombres relatifs a la combustion du carbone, de Tbydrogene, du pbospbore, du fer, du zinc et de Tetain. Malgre ce grand nombre de recbercbes entreprises par des pbysiciens babiles , pour determiner par des experiences di- rectes les quantites de cbaleur degagees pendant la combustion de plusieurs corps simples dans l'oxygene, leurs resultats pre- sentent des divergences trop grandes pour que Ton puisse les regarder comme suffisamment etablis, meme pour les corps, tels que Tbydrogene et le carbone, qui ont plus particuliere- ment fixe Jeur attention. Dans ces derniers temps , un bomme a jamais regrettable, dont tous les pas dans la science out ete marques par d'impor- tantes decouvertes, Dulong , s'occupait de nouvelles recbercbes sur la combustion ; et son babilete bie'n connue , la precision de ses metbodes , faisaient esperer que cette brancbe de la science [1] Experiments and observations or: animal licat , ;iml tin' inflamma- tion of combust i'le bodies. ( London , 1779 ). DE LACADEMIE DES SCIENCES. 20 allaitenfin etre eclairee d'un nouveau jour. La mort vint le frapper au milieu de ses travaux , et il ne nous en reste qu'une description imparfaite de l'appareil dont il avait commence a faire usage, quelques nombres epars retrouves sur des papiers a demi consumes , et l'enonce de deux lois dont il avait confiela decouverte en iS'i'] h M. Hess de St.-Petersbourg, etque ce savant s'est empresse de restituer a la science comme un depot sacre. Ainsi , Messieurs , la question deja plusieurs fois exploree restait done presque entiere. En proposaut pour sujet de prix fetude d'une des faces de ce vaste probleme, vous avez voulu provoquer sur cet important sujetde nouvelles recberches. Votre appel a ete entendu. Deux jeunes gens, comme nous fapprend Tintroduction du memoire qui vous a ete presente , ont reuui leurs efforts pour repondre au vecu de TAcademie et sont venus lui offrir les premices de leurs travaux scientifiques. Sans se laisser rebuter par les difficultes du sujet, ni par les depense qu'entraine la construction des grands appareils de precision , ils se sont mis a lceuvre. Et quoiqu'ils n'aient point atteint le but qui leur etait propose, et que leur travail soit tres-incom- plet , vous leur saurez gre neanmoins, Messieurs , des tentatives qu'ils viennent de faire; vous les encouragerez a perseverer dans la voie ou ils sont entres et a poursuivre des recbercbes qui pro- mettent deja des resultats utiles. Le memoire soumisaujugementde l'Academie n'etant encore, pour ainsi dire, qu'a ses premiers cbapitres , je serai aussi court que possible dans son analyse et je mebornerai aux sculsdeve- loppements indispensables pour donner une idee de la marcbe suivie par les auteurs du memoire, et des soins multiplies et minutieux dont ils se sont entoure's pour assurer d'avance le succes et Texactitude de leurs experiences. La partie principalede leur appareil estun calorimetre forme de deux spheres metalliques creuses , en cuivre mince , concen- triques Tune a Tautre. — La sphere interieure qu'ils nomment le foyer, parce que c'e. c t la que le combustible doit etre brule, 3o MEMOIRES a 1 5 centimetres de diametre. Elle est munic interieurement d'une grille legere en platine destince a recevoir les combus- tibles solides ou liquides, et elle ne repose sur la sphere qui 1'enveloppe que par trois pieds en cuivre relies par un (11 de laiton. — Gelle-ci a 3o centimetres de diametre interieur. L'es- pace compris entre ces deux enveloppes est destine a etre rempli d'eau; il peut en contenir de i4 a i5 litres; il est sillonne dans toute son etendue paries spires d'un double serpentin, qui vient s'ouvrir d'une part au sommet du foyer calorimetrique , de l'autre au sommet de l'enceinte exterieure , dans une cheminee verticale qui la traverse et s'y engage a frottement exact. — Au- dessus de cetle cheminee exterieure se visse un tube de verre surmonte d'une boule au centre de laquelle est fixe le reservoir d'un petit thermometre a mercure tres-sensible , destine a faire connaitre a leur sortie la temperature des gaz provenant de la combustion et qui ont traverse le serpentin. — Dansl'hemisphere inferieur des deux enceintes du calorimetre, sont disposes quatre tubes en cuivre qui en traversent horizontalement les parois et s'ouvrent d'une part en dehors de l'enveloppe exterieure , de l'autre, dans l'interieur du foyer central. Dans deux de ces tuyaux sont mastiques deux petits tubes en verre dans lesquels passent deux fils de platine, termines a Tinterieur du foyer par deux cones de charbon opposes pointe a pointe, et mis exterieu- rement en communication avec les poles d'une pile voltaique. lis sont evidemment destines a enflammer a Taide d'une etin- celle electrique les corps combustibles soumis a Texperience. — Les deux autres tuyaux , qui s'ouvrent aussi au centre du foyer, se raccordent en dehors du calorimetre, avec deux tubes de verre par lesquels on amene dans l'intcrieur du foyer : i° le gaz oxigene, parfaitement purifie et desseche, destine a bruler les corps et qui sort d'un grand gazometre gradue, avec une vitesse constante; 2° le gaz combustible, purifie, desseche et ecoule d'une maniere analogue, et destine a etrebrule dans rin- terieur du foyer. Si le corps combustible que Ton essaie est solide ou liquide, le dernier tube dont il vient d'etre question DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 3 I est ferme ; le gaz oxigene seul a acces dans le foyer au centre duquel lc combustible est place d'avance Enfin la cbeminee qui termine le serpentin etpar ou s'ecoulent les produits gazeux de la combustion , est mise en communication avec un grand gazometre gradue destine a les recevoir apres qu'ils out traverse une serie d'appareils propres a retenir la vapeur d'eau et l'acide carbonique dont ils peuvent etre melanges. — Le calorimetre tout entier est soutenu par trois pieds en verre, au centre d'une cave artificielle formee de deux grands tonneaux concentriques; l'intervalle compris entre leurs parois est detoutes parts rempli d'eau froide sans cesse renouvelee par une source alimentaire et entretenue ainsi a une temperature constante. Pour mesurer la temperature de l'eau du calorimetre , ou se sertde trois tbermometres a mercure, savoir : un tbermometre ordinaire a Jong reservoir et deux grands thermometres apoids, gradues d'avance avec le plus grand soin. Leur disposition dans le calorimetre est la suivante : L'bemispbere superieur de la spbere enveloppante est perce de trois trous dans lesquels sont soude's trois tubes en fer , fermes par le bas , qui descendent dans l'eau du calorimetre entre les spires du serpentin. Ges tubes en fer recoivent du mercure dans lequel plongent les re- servoirs des trois tbermometres. La comparaison des tempera- tures que ces trois instruments fournissent , donne a cbaque instant, par une moyenne, la temperature tres-exacte de l'eau du calorimetre, et fait connaitre la loi de son ecbauffement progress if. Ges dispositions prises , la maniere d'operer est tres-simple a concevoir. On commence par faire passer un courant d'oxigene sec, de maniere a en remplir entierement le foyer du calorime- tre. Le courant etant uniformement etabli, on fait passer une etincelle electrique dans Tinterieur du foyer, pour enflammer le corps combustible qui , s'il est solide ou liquide , a ete con- venablement dispose sur la grille de platine, et qui, s'il est gazeux , arrive du gazometre ou il est coutenu. — La tempe'ra- ture initiale a ete notee avec soin; I'heure exacte ou l'iuflanrma- 32 MEM01UES lion a eu lieu est donnee par une bonne montre a secondes ; et pendant que Texperience marche, on observe de 10 en 10 minutes , ou a des intervallesplus rapprocb.es si l'on veut : i* la temperature de l'eau du calorimetre; 2° le volume des gaz ecoules ; 3° le volume et la temperature des gaz a leur sortie du serpentin. — Quand l'eau du calorimetre s'esteleveeaune tem- perature que Ton juge suffisante, on arrete l'ecoulement des gaz ; la temperature monte encore pendant quelques instants , mais elleatteint bientot, la combustion cessant , un maximum que Ton note exactement. La cbaleur degagee dans la combustion se partage en cinq parts bien distinctes, que Ton doit mesurer separement pour avoir la totalite du calorique developpe. i° La plus grande partie de cette cbaleur est absorbee par l'eau du calorimetre et par les corps solides dont il est forme. Comme on connait d'avauce le poids de l'eau et sa densite, le poids , la densite et la chaleur specifique des corps solides qui entrent dans la composition du calorimetre, enfin sa tempera- ture initiale et sa temperature finale, il est aise d'evaluer la quantite de cbaleur absorbee par l'ensemble de l'appareil. 2° Une seconde et minime partie de la chaleur produite est employee a vaporiser une petite quantite de l'eau qui remplit incompletement Tespace compris entre les deux enveloppes du calorimetre. Pour la mesurer , il suffisait de calculer la diffe- rence entre les poids de vapeur necessaires pour saturer Tespace libre dont il s'agit, aux deux temperatures, finale et initiale, de Tinstrument. Cette correction a toujours ete trouvee si faible qu'il etait permis de la negbger. 3° La troisieme partie de la cbaleur developpee est celle qui se perdait par voiede rayonnement vers les parois de la cave artificielle ou le calorimetre etait plonge. Pour Tevaluer , il a fallu d'abord, par une serie d'experiences prealables , calculer la viu\sse durefroidissementdu calorimetre dans cette enceinte. Les execs de temperature netant jamais considerables, la loi do Newton pouvait etre appliquee; et e'est ainsi que Ton a pu 32 gr , 542. Le poids du charbon non brule restant a chaque fois sur la grille ctait de 75 g , 27 1 ; 598, 4 22 > 9 lg > 22 9> c'est-a-dire a peu pres le triple de celui qui etait consume. Enfin les exces de temperature de Teau du calorimetre sur celle de Tenceinte environnante se sonteleves jusqu'a io°,89- 7°,8o; ii°, 1 3. Si nous comparous la moyenne des nombres trouves par les auteurs de notre memoire , pour la chaleur de combustion du charbon , a celles qui ont ete donnees deja par d'autres physi- ciens, nous trouverons une grande difference ; cette moyenne , 5972 , est inferieure a toutes les autres. En voici le resume : Suivant Laplace et Lavoisier, 7226, Hassenfratz, 6375, Clement et Desormes , 7o5o , Despretz , ^9 1 5 , JG sii.'.'iui.i - Enfiii Dulong, j858 unites pour la combustion d'un litre de vapeur de carbooe, ce qui fait 7780 pour un gramme de ce corps , en prenant pour la densite de la vapeur de carbone le nombre 0,84 35 adoptepar Berzelius. En presence dun aussi petit nombre d'experiences , sur une seule substance combustible, d'une ulilite fort restreinte dans l'industrie, dune importance secondaire sous le rapport tlicori- que, lorsque surtout on ne fait connaitre ni sa composition chimique exacte ni sa densite, et quand les resultats presentent de nota Lies discordances , votre commission a dii tout d'abord reconnaitre que la question proposee n'avait pas ete resolue , et quen consequence il etait impossible d'accorder au memoire que nous analysons le prix de l'annee. L'Acadetnie, en effet v avait demande des experiences et des nombres resultant de ces experiences. Son intention ne pouvait etre remplie qu'autnnt que plusieurs substances auraient ete soumises a l'observation , et de preference a toute autre, celles qui ont une utilite prati- que, celles dont nous tirons la cbaleur et la lumiere necessaires aux besoins des arts et de l'industrie. Or, le memoire ne repoud pas a ces questions. D'un autre cole, n'ayant sous les yeux ni des tableaux d'ob- servations, dont la concordance eut pu lui servir a apprecier le degre d'exactitude de l'appareil calorimetrique et les soins ap- portes aux experiences, ni l'appareil lui-meme, la commission a evidemment du reserver son jugement sur le merite reel de cet instrument et sur sa valeur scientifique. Elle croit pouvoir declarer cependant que le probleme a ete bien compris par les auteurs , cpue le plan de leurs experiences est largement conru; enfin. que le mode d'observation et la disposition de ces expe- riences, si elles sont habilement conduites, repondent d'une maniere assez satisfaisante aux conditions d'exactitude que ce genre de recbercbes comporte, et previennent quelques-unes des objections qui ont ete faites aux methodes deja employees. Toutefois , avant de terminer, nouspensons devoir presenter sur cet appareil quelcpaes remarques critiques , dont nous espe- DE L S ACADEMIE DES SCIENCES. 3^ rous que les auteurs du memo ire voudrcmt Lien tenir compte dans leurs travaux ulterieurs , et dans lesquelles lis sauront voir sans doule, ainsi que dans fetendue meme de ce rapport, un temoignage d'interet et un motif d'encouragement. Dans les recherches experimentales de physique , les plieno- menes que Ton etudie sont toujours des effets plus ou moins complexes dus a des causes differenles, ou des effets divers et simultaiies dus a une cause unique. L'art de Texperience con- siste alors a isoler autant que possible chaque couple de force et d'effet , ou chacun des effets multiples de la meme force , afin de pouvoir determiner plus aisement la part qui revient a cha- cun d'eux dans le phenomene general qui en est Tensemble. Si Ton pouvait toujours separer completement de tout ce qui le complique le fait particulier que Ton etudie, la loi en serait facile a decouvrir. Mais si , au contraire, et cest ce qui arrive le plus souvent, la nature du phenomene s'y oppose, il faut nlors evaluer separement toutes les influences secondares qui modifient le fait principal , afin d'en tenir compte dans le rc'sul- tat final que Ton cherche. De la naissent ce que Ton est convenu d'appeler des corrections : corrections toujours passibles dequel- ques erreurs: corrections qui tendent a alterer d'autant plus Texactitude des lois chercliees , quelles sont plus multipliers et qu r elles supposent deja connues un plus grand nombre de lois physiques ; corrections qu'il est par consequent d'un grand in- teret d eluder autant qu'on peut le faire, et quil faut du moins reduire a la plus faible valeur relative possible. Cest la un grand principe dont il ne faut jamais s'e'carter dans les recher- ches experimentales ; et c'est ce qu'ont si bien senti les plus grands physiciens de ce siecle et dusiecle dernier. II suffit, pour s'en convaincre, de lire les beaux travaux des Coulomb, des Biot , des Dulong, des Becquerel , des Regnault , sur les actions electriques , sur les densites des gaz et des vapeurs , sur l'elec- trochimie , les lois du refroidissement , les dilatations , les cha- leurs speciGques. Cest surtout dans les questions relatives a la chaleur, que 4 38 MF.MOIRES Implication de ce principe de pbysique experimentale est plus imperieusement commandee; car il n'est pas de pbenomenes plus complexes que ceux auxquels cette force preside. Circons- crire son action a un fait calorifique particulier, est malheureu- sement presque toujours impossible. Dans ce cas, on doit au moins chercher a faire dominer, dans le resultat de l'experience, un des effets directement observables de la cause qui les engen- dre, et a rendre aussi faibles que possible les corrections dues aux effets secondaires de cette force, afin que ces corrections n'etant qu 1 une minime partie du resultat principal, ne puissent jamais y apporter que des alterations de peu d'importance. A ces conditions , on pourra esperer que les lois trouvees seront les veritables lois de la nature. Ces observations ont-elles toujours guide les auteurs du me- moire dans les rechercbes dont il vous ont soumis la premiere partie? Examinons : Le fait principal sur lequel porte l'observation directe dans leur experience , c'est Tecbauffement de l'eau qui entoure le serpentin et qui est renfermee entre les deux enveloppes du calorimetre. Si toute la chaleur produite par la combustion d'une substance pouvait etre exclusivement absorbee par une masse d'eau , dont on peut connaitre la temperature et le poids, le pbenomene serait reduit a sa plus grande simplicite et la loi en serait facile a formuler avec rigueur. Mais, au contraire , cette cbaleur se partage en une multitude de fractions. Ainsi la cbaleur est absorbee par : L'eau du calorimetre ; Le serpentin et les deux enveloppes calorimetriques ; Les vis en fer qui en unissent deux a deux les bemispberes ; Les bandes de carton huile qui separent ces memes bemis- pberes ; La grille de platine du foyer ; Les tubes de verre qui servent a Vintroduction des fils de platine ; Les boucbons de liege ; de l'academje des sciences. 3q Les tubes de fer qui recoivent les trois thermonietres ; Le verre et le mereure de ces thermometres. Outre cela , il y a encore a evaluer : La chaleur perdue par voie de rayonnement; La chaleur eniportee par les gaz de differentes natures etpar la vapeur d'eau qui resultent de la combustion ; Enfin , il reste encore a estimer la qdantite de chaleur pos- sedee par le combustible en exces qui a echappe a la combustion, qui reste sur la grille du foyer , et dont la temperature, quoi qu'en disent les auteurs, n'est malheureusement pas connue d'une maniere suffisamment certaine. De toutes ces quantites de chaleur , la premiere seule se mesure ; les autres se calculent en transformant enun poids d'eau equivalent pour l'effet calorifique , le poids de chacune des substances qui partiuipent a l'echauffement ; et pour cela il faut connaitre leur temperature et , ce qui est plus difficile, leur chaleur specifique ; si ce sont des gaz , il faut en outre me- surer leur volume et leur pression. Ce calcul suppose done de- termines : les poids , chaleur specifique , volume , temperature de loxygene, de l'acide carbonique et des autres gaz, ducuivre du fer, du verre , du mercure , du platine , du charbon. — De plus on doit connaitre le calorique de vaporisation de l'eau, la chaleur specifique de sa vapeur , et enfin les lois exactes du re- froidissement. Or , Messieurs , les elemens divers d'un pareil calcul ne sont connus pour la plupart que d'une maniere approximative et souvent incertaine. Le seul moyen de rendre 1'experience suffi- samment exacte, e'est de reduire Teusemble de toutes ces correc- tions a n'etre quune petite fraction de la quantite de chaleur absorbee par l'eau , dont l'observation directe donne la mesure. — ^Nous devons dire que l'appareil decrit dans le memoire, tout ingenieux qu'il est , ne remplit qu'imparfaitement ces con- ditions. Ainsi, dans la premiere experience sur le charbon nous trouvons que le poids de l'eau contenue dans le calori- metre etant de 1^1 14 grammes, la valeur en eau de tout Tap- 4o MEM01UES pareil est de 964 grammes , c'est-a-dire , plus de la i5 e partie. Dans la meme experience , la cbaleur perdue par le rcfroidis- sement , ou emporteepar les gaz et par la \apeur d'eau , forme plus du io c de celle qui a ete absorbee par le calorimetre. Dans la deuxieme experience , elle en est plus du 7', dans la derniere plus du 8 C . — Ces rapports sont trop grands. Ce fait est une consequence du mode d'observation. Nous remarquons, en effet , que la majeure partie de la chalenr qu'il faut ajouter a celle qui a servi immediatement a recbauffer l'eau et le calorimetre , est le calorique perdu par rayonne- ment. Aussi , dans la me'tbode de Rumford , metbode adoptee par Dulong dans ses recbercbes sur la cbaleur de combustion ( d'apres la description que M. Cabard nous a donnee de son calorimetre ), on evitait cette correction et les erreurs quelle cooporte en prenant l'eau du calorimetre de quelques degres plus basse que celle de l'enceinte environnante, et en arretant 1' experience quand elle la surpassait d'un nombre egal de de- gree. I! ttait alors permis d'admettre qu'il y avait compensa- tion enire la cbaleur recue dans la premiere moitie de l'expe- rienca et ir. cbaleur perdue dans la seconde. Les auteurs de nolra nxeraoitfc Ir.'ssen:, au contraire, l'eau s'ecbauffer beau- coup pour tenir cemptc des perles que le rayonnement lui fait subir. Dans 1 : but de reudre celt? correction moins influente sur li resullat ?nal , et d'affttiblir en meme temps les causes d'errei r proyeaant de la masse ent; ere du calorimetre, il eut peut-stre uti e de rendre la partie solide du calorimetre plus le ' - : d'eperer , sinon £uv une moiadre quantite de com- bustible , au moins sur une phis graude masse d'eau, enGa de laisssr sur la grille ittdrieure Jo moins pocsible de residu. Du reste, ce3 redexions nVrat point pour objet de faire le nroces a la rr.etbode d'observation don* nous venons da rendre eompte, et a un travail dont la premiere partie est deja re- marquable a plusieurs egards. Nous savor.s toules les difficultes inberentes au sujet propose , et nous comprenons la verite de la devise que les auteurs du memoire ont choisie. Dans une DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 4 1 question aussi vaste approcher du but est deja un vrai merite. — D'ailleurs , leur methode , nous le repetons , ne pourra etre convenablement et definitivement jugee que lorsqu'elle sera completee par un tableau d'observations nombreuses et com- parables. Seulement nous croyons qu'elle exige peut-etre plus qu'une autre , beaucoup d'babilete de la part des experimen- tateurs ; et nous recommandons aux auteurs d'ajouter a leur travail , comme complement indispensable, et pour faire juger dudegre deconfiancequ'ildevra inspirer, restimation aussi pre- cise que possible des erreurs que leurs experiences compor- tent, et du chiffre sur lequel elles peuvent jeter du doute dans la valeur numerique des calories obtenues. Us pourront esperer ainsi d'avoir fait une ceuvre utile, dont ils doivent avec con- fiance poursuivre raccomplissement. En consequence, la commission a l'honneur de vous proposer les conclusions suivantes : L'Academie remercie les auteurs du memoire n° i , presente au concours de cette annee , de leur communication, et se plait a leur exprimer toutl'interet que lui out inspire leurs premiers essais. Elle engage ces jeunes physiciens , qu'elle appelle a une nouvelle lutte, a continuer avec zele les recberches qu'ils ont entreprises. L'Academie declare qu'il n'y a pas lieu a decerneren i843 le prix de l'annee. La question proposee pour i843 est remise au coucours pour i844> comme sujet de prix extraordinaire. L'Academie rappelle aux coucurrens que , sans ecarter du probleme propose la partie purement scientifique , elle attache une importance particuliere a la determination des quantites dechaleur degagees dans la combustion des substances qui ont une valeur industrielle , par exemple : le bois, lecbarbon ordi- naire, la houille, Thuile, le suif, la cire, le gaz de leclairage. C'est surtout sous ce point de vue pratique qu'elle invite les concurrens a etudier la question. 42 MEMO IRES RAPPORT DE 1844. . . .LAcademie en appelant les concurrens a une nouvelle lutte, leur promettait une plus brillante couronne. Cet ap- pel n'a pas ete sterile. Les auteurs du memoire n° 1 se sont mis de nouveau a Tajuvre, et ils viennent de vous soumettre un complement important de la premiere partie de leur travail. Conformement au desir formellement exprime par TAcade- mie , ils ont dirige leurs reeherclies experimentales vers Tetude des quantites de chaleur developpees par la combustion des substances usitees dans Teclairage et le chauffage , et qui ont une valeur industrielle plus que scientifique. Leur nouveau memoire contient un tableau d'experiences terminees sur buit substances d'une composition et d'une densite parfaitement etablies, savoir: i° Tbydrogene; 2 le suif; 3° la cire blanche; 4° la stearine: 5° Thuile de colza; 6° Thuile d'olive ; ^legaz de Teclairage extrait de Ja houille ; 8° la braise de boulanger. Toutes ces substances ont ete brulees dans Poxygene pur, sous des pressions et des vitesses d'ecoulement variables. Enfin des experiences ont ete commencees sur la combustion du charbon de chene, du bois de chene et de la houille; mais elles sont encore inacbevees et Tepoque de la cloture du con- cours n'a pas permis aux auteurs de les completer en temps utile. Chacuu des corps etudies jusqu'ici a ete Tobjet de trois expe- riences comparatives, au moins; quelques-uus de qua tre (hydro - gene) et meme d'un plus grand nombre, a 1'exceptiou dugaz de Teclairage pour lequel les auteurs n'ont encore fait qu'un seul essai, et quils se proposent d'etudier de nouveau avec la serie des gaz, en meme temps que le melange d'alcool et de tcreben thine nouvellement introduitdansPeclairage. Cela repre'» DE LACADEMIE DES SCIENCES. 4 * sente done deja , en laissant de cote les essais que des acoidens ont rendus infructueux, une serie de 25 a 3o experiences heureuses , dont chacune est longue , couteuse , exige des mani- pulations multipliers et dedicates, et des calculs extremement penibles. Pour juger ce long et remarquable travail, votre commis- sion navait plus, messieurs, a examiner Tappareil en lui- meme et le mode d'observation adopte. Cet appareil a ete decrit dans le rapport qui vous a ete soumis l'annee derniere : nous en avons fait connaitre l'ingenieuse disposition, et en meme temps signale les avantages comme les inconveniens probables. Pour l'apprecier d'une maniere definitive, il ne resle plus qua discuter les resultats obtenus et a estimer le degre d'exactitude quils comportent. Les auteurs du memoire se sont eux-memes livres a cette discussion dans un cbapitre special. Apres des considerations generales et des raisonnemens a priori sur le merite de leur appareil, ou ils chercbent a etablir sa superiorite sur les aulres modes d'experimentation adoptes avant eux , ils comparent les uns avec les autres les nombres qu'ils ont obtenus dans cbaque groupe d'experiences relatives a un meme corps; ils constatent , avec raison , comme un gage d'exactitude, les faibles divergences que ces nombres presentent; enfin ils confronten t les moyennes trouvees par eux avec celles que fournissent les travaux anterieurs des plus celebres pbysiciens, et signalent comme un indice favorable a leur cause ce fait que les moyennes qui leur sont personnelles se trouvent tantolsupe'rieures, tantot inferieures a celles des observateurs qui les ont precedes dans la meme carriere. L'accord assez parfait des nombres obtenus par les auteurs du memoire justifie sans doute la confiance que leurs rechcr- cbes leur inspirent, confiance que nous sommes tout disposes a partager nous-memes. En effet, dans toutes les rechercbes experimentales, qui, en raison de fimperfection meme de la nature bumaine, sont tou- 44 MEMOIRES jours passibles de quelques erreurs , soit que forigine de ces erreurs nous soit conuue ou qu'elle echappe a notre sagacite, la concordance des resultats trouves plusieurs foisde suite dans des experiences repetees sur un meme sujet , par des procede's uniformes et rnieux encore par des procedes divers , est cer- tainement uu des meilleurs moyens de s'assurer que la marclie suivie est rationnelle, que fexperience a ete bien conduile, et que Ton a suffisamment approche de la verite. Neanmoins pour etablir plus solidement la base de nos convictions, il y avait encore quelque cbose de plus a faire, que notre rapport delannee derniere avait indique, etdontM. Regnault a donne un exemple dans son beau travail sur la dilatation des gaz. C'elait de tenir compte de toutes les erreurs, d'origine connue, dont chacune de leurs experiences pouvait etre entachee ; de calculer alors leur sorame totale , en mettant tout au pire, c'est-a-dire : en regardant cbacun des eleunens qui entrent dans le calcul definitifde leurs formules ( pesees, temperatures, pres- sions , densites et volumes , cbaleurs specifiques ) , comme fautif dans des limites meme exagerees , et en admettant que, par impossible , ces erreurs s'accumulent et affectent le resul- tat final toutes dans le meme sens. Ilsauraient ainsi obtenu un maximum d'erreur qui , a moins que le mode d'observation ne comporte quelque cause inconnue d'inexactitude , ne devra jamais etre atteint dans les resultats les plus divergens de leurs experiences ; car on concoit que les fautes inevitablement com- mises doivent alterer les calculs tantot en plus, tantot en moins, et ainsi se compenser partiellement. Ge calcul , Messieurs , que les auteurs ont omis , votre rap- porteur l'a fait lui-meme pour un des corps sur lesquels ils ont experimente , pour Thydrogene. ( Ce gaz a etd cboisi de preference, parce que cest celui qui permet d'obtenir le plus de precision). Or, disons-le tout de suite, cette epreuve est tout a l'avantage de leur travail. En effet , en se placant dans les hypotheses les plus defavorables , et tenant compte des corrections multipli^es que necessite le mode d'observation DE L'ACADLMIE DES SCIENCES. 4$ adopte, on trouve que les cliiffres extremes representant les unites de chaleur degagees dans la combustion d'un gramme ( 1 1 litres ) d'hydrogene , doivent differer au plus d'un 4o me de la moyenne. En fait, les nombres obtenus pour la combustion d'un gramme d'hydrogene soat : 3i,888 ; 31,917 ; 31,917 et 3i,733 ; la moyenne 3 1,8 32 ; la plus grande divergence entre les valeurs extremes est 184, c'est-a-dire ■» seulement du terme moyen. Ainsi l'ecart maximum des nombres obtenus est bien en dega des limites d'erreur calculees; c'est certaine- ment un tres-beau resultat dans des recberches aussi dedicates , et la concordance de ces chiffres doit nous porter a considerer l'experience comme bien faite. II est difGcile de pousser plus loin l'approximation. Les divergences que presentent les resultats analogues pour d'autres combustibles , sont egalement d'un ordre assez faible , quoique neanmoins un peu plus notables que les precedentes. La raison en est simple ; les produits de la combustion de ces substances sont moins exactement connus , et le residu de leur combustion toujours incomplete jette un peu de doute sur les valeurs finales. Voici le tableau des moyennes obtenues : en prenant pour unite de cbaleur la quantite de calorique neces- saire pour elever la temperature d'un gramme d'eau de o a i° , on trouve que la combustion d'un gramme des substances suivantes donne : Hydrogene. 3i832 unites de chaleur. Huile de colza. 9&94 Huile d'olive. 97^5 Suif. 9 438 Stearine. 9^9<> Cire blanche. 1 o3o6 Braise de boulanger. 597 2 Gaz de l'eclairage ( 1 litre ). 4^49 Ge resultat peut encore s'enoncer en disant : que la chaleur degage"e par la combustion d'un gramme de ces substances , 46 MEM01RES si rien ne s'en perdait, serail capable d'elever de o a ioo* (point d'ebulition} un poids d'eau egal a : 3i8 gr , 32 pour l'hydrogene, 988', 94. huile de colza; 978', 85 huile d'olive; g4 gr , 38 suif; $5%*, 90 stearine; io3 gr , o() cire blanche; 59« r , 74 braise de boulanger. On remarquera que les huiles, la cire et la stearine donnent a poids egal des quantites de chaleur peu differentes. Ajoutons que ces nombres ont ete obtenus en brulant des poids differens et assez considerables de chaque substance ( pour l'hydrogene on a depasse 80 litres ) , et qu'ils sont les moyennes de resultats qui different assez peu les uns desautres pour qu'on puisse les regarder comme suffisamment exactes. Les auteurs du memoire n° 1 ont complete leur travril par le tableau des densites et dela composition chimique des subs- tances sur lesquelles ils ont experimente. Les methodes qu'ils ont suivies dans ces dernieres recherchesne different pas essen- tiellement de celles qui sont generalement usitees ; ils les ont cependant modifiees quelquefois avec bonbeur ; la disposition particuliere de leur appareil leur a meme fourni des moyens d'analyse nouveaux dans certains cas. Quant aux lois physiques qui peuvent se deduire de leurs recherches et qu'ils ont signalees avec une sage reserve a la fin de leur travail, les unes pouvaient etre admises a priori, les autres demandent d'etre appuyees sur des experiences plus nombreuses pour qu'on puisse les regarder comme demontrees. Je me bornerai done a les enoncer : i° La loi de Welter (savoir : que lepouvoir calorifique des corps a poids egal est proportionnel a la quantite d'oxygene absorbe ) n'est pas exacte , consideree comme loi absolue. 2 Elle parait appliquable aux corps (Tune meme classe et a quelques-uns de leurs composes oxygenes. Geprincipe, ingenieux peut-etre, mais formule d'une ma- niore un peu vague, les auteurs ne l'ont pas deduit seulement de leur travail , mais du rapprochement des nombres qu'ils ont ttouves et de ceux que fournissent des travaux anterieurs . DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 47 6° Le pouvoir calorifique d'un corps est independant de la vitesse d'ecoulement du gaz servant a alimenter la combustion. 4° La quantite totale de chaleur degagee par un corps qui brule est proportion nelle au poids du combustible employe; elle n'a aucun rapport fixe avec sa densite. En resume , le travail que nous venons d'analyser (quoiqu'il reste beaucoupa faire pour le conduire a fin , surtout en ce qui touche aux combustibles employes dans le chauffage ), renferme des recberches importantes, des resultats nombreux , utiles, et d'une exactitude tres-suffisante , surtout pour les besoms de Tindustrie. Le procede suivi par les auteurs est largement et ingenieusement concu ; les observations ont ete conduites avec une entente parfaite des grandes experiences de la pbysique. Ce memoire nous parait etrepour lefondsetl'importance du sujet, comme pour la raaniere neuve et babile dont il a ete traite , un des plus remarquables qui ait ete depuis long-temps appele a disputer nos palmes academiques. La redaction laisse peut-etre quelque cbose a desirer et trabit des ecrivains encore novices. Aussi , sans attacbcr a cette observation plus d'importance quelle n'en merite ni vouloir affaiblir les eloges dus h leur travail , nous rappellerons aux auteurs que dans les ouvrages de science, quoique la forme ne doive occuper quun rang bien secondaire , il ne faut pas qu'on s'apercoive qu'elle a e'te negligee ; que les qualites se- veres du style scientifique , Tordre , la clarte , la concision n'en excluent pas la correction et lapurete; que meme enfin, sans nuire a Timperieuse exactitude dulangage, il est permis quelquefois d'en racbeter la secberesse par une certaine ele- gance, et qu'on ne perd rien a revetir, quand onle peut, d'une envoloppe agrp'able Texposition des verites les plus abstraites. Quoiqu'il en soit , nous pensons que le memoire qui vous a ete soumis remplit avec succes les conditions du programme trace par l'academie aux concurrenset merite son approbation. Lesdifficultes etaient immenses; elles ont ete toujours abordees avec francbise, tres souvent beureusement vaincucs. ^g MEM01RES Nous exprimerons , en terminant , le voeu que les auteurs poursuivent avec zele l'ceuvre qu'ils ont si heureusement com- mencee et dont l'academie de Toulouse doit se feliciter d'avoir la premiere provoque Tidee et encourage raccomplissement. LTAcademie recevra avec plaisir la communication deleurs tra« vaux ulterieurs et applaudira de grand cceur aux succes qui les attendeut. En consequence , votre commission vous propose a Tunani- mite de decerner aux auteurs du memoire n° i , le prix extra- ordinaire de physique pour Tannee i844 » et de ^ eur recorder en outre le litre de membres correspondans de TAcademie pour la section de physique. Ce rapport et ses conclusions ont ete approuves par l'Aca- demie. DE LACADEMIE UES SCIENCES. 49 SUR LE CONCOURS d'hISTOIRE POUR l'aNNEE I 844 » Pab M BARRY. Mess-eurs, L'Academie avait propose pour sujet du prix de lannee daus la classe des inscriptions et belles-lettres, Thistoire civile et religieuse du Couseran. Ancienne civitasde la pravincia novem- propulana et a ce titre centre d'un eveche plus ancien que celui de beaucoup de cites modernes , erigee plus tard en comte comme Tetaient frequemment sur les pays de frontiere , les anciennes circonscriptions municipales des Romains , ce petit canton des Pyrenees presente a l'epoque barbare et feodale surtout un certain interet; et par un sort commun a beaucoup de localites inferieures de notre pays, il n'a point eu encore d'his- torien special. Ce que l'Academie demandait aux concurrens , s'il nous est permis de nous rendre ici Torgane de sa pensee, etait un travail d'erudition bistorique dont le cadre, il est vrai, soit nettement circonscrit, le sujet altaque d'une maniere franche et precise, etudie dans toutes ses parties, avec cette attention paliente qui epuise les monumens et les traditions comme les textes et supplee par Pexactitude des resuitats a l'interel que component rarementdes bistoires toutes locales. G'est de sem- blables travaux , Messieurs , on l'a dit bien des fois , que sortira si elle doit naitre quelque jour , une histoire complete de notre pays. II etait permis de Tespereraux deux derniers ciecles lors- queles grandes provinces de France confiaient aux dom Lobinau, 5o MEMOIUES aux dom Calmet , aux dom Vaissette, la redaction de leurs an- nalesque les corporations religieuses ou judiciaires fouillaient curieusement leurs archives , et que ce mouvement d'investi- gation se repandant de proclie en proche penetrait dans les villes , dans les abbayes , dans les families nobles , dont les Duchesne et les Baluze retrouvaient les titres confondus sou- vent avec ceux de notre histoire nationale. Cetait quelquefois moins la verite que Yhonneur que Ton cherchait dans ce passe. Mais la verite y gagnait encore, et quel que soit Tamour desin- teresse de la science , la seule chose qui nous reste aujour- d'hui , il est bien faible, il faut Tavouer, pour suppleer a de si puissans mobiles. Un seul memoire a ete adressea TAcademie, et ce memoire trahit tant d'inexperience , il revele un esprit si peu prepare aux etudes historiques que la lache de votre commission s'est a peu pres reduite a indiquer ce qui lui a manque. A Texemple de beaucoup d'histoires locales pour lesquelles cette marche sembledevenue sacramentelle , quelles que soient les diversites infinies des sujets, Tauteur divise son histoire du Causeran en deux parties : Thistoire civile d'abord , This- toire ecclesiastique ensuite. Mais par un procede qui lui est particulier , il rejette a la fin de son travail les notions de geographie generale, qui d'ordinaire precedent Thistoire. De sorte que le lecteur aborde avec l'auteur lui-meme Thistoire toute locale de cette petite contree, sans savoir meme oil elle etait situee , de quelles vallees elle se composait , cest-a-dire sans pouvoir se rendre compte de Tinfluence si reelle que le sol exerce sur la societe a Tepoque feodale , surtout des dif- ferences et des contrastes qu'il y maintient, des rapports d'af- finite dans lesquels se trouvait place par le fait seul du voisi- sinage ce petit comte des montagnes , avec quelques contrees des Pyrenees dont l'liistoire est intimemeut liee a la sienne, celle par exemple des comtes de Pailhars et de Foix , du Comminges et du Rasez. Bornees, il est vrai, a quelques in- dications plus que vagues et a quelques details techniques sur DE l'acADEMIE DES SCIENCES. 5 I les marbres et les eaux sulfureuses du pays , les notions geogra- phiques qu'a reuniesl'auteur n'auraient attenue que bien faible- nient , meme quand elles eussent ete mieux placees , le grave defaut de inethode que nous signalons. L'histoire civile duCouseran se divise, chezl'auteur, en quatre epoques et en quatre cbapitres : periode Gauloise ou Aquitaine, periode Romaine , periode Barbare , sur lesquelles nos obser- vations seront tres-courtes par la raison que le liom du Couseran y est a peine prononce. Les questions se pressent pendant ces trois periodes qui ouvrent et preparent l'histoire feodale proprement dite : origine de la population ou des popu- lations primitives du pays, situation et importance de la cite, degre et caractere particulier de la culture Eomaine dans les Pyrenees centrales , rapports posterieurs de cette ancienne cite avec les populations et les monarcbies barbares, Wisigothique, Merovingienne , Carlovingienne. L'auteur indique a peine ces graves questions qui dominent tout son sujet. Son travail se borne ici a des notions generales toujours vagues et souvent contestables sur l'etat de la Gaule celtique , Romaine, Barbare. 11 oublie que la question est p#ecisement de savoir si cette petite contree etait celtique , et jusqua quel point elle est devenue Barbare et Romaine. C'est avec la quatrieme periode qu'il appelle d'un mot fort contestable lui-meme la periode frangaise que s'ouvre proprement le travail de l'auteur. II se borne a la nomenclature genealogique des comtes et vicom- tes du Couseran et ses recherches ajoutent peu de chose aux resultats obtenus par les historiens genereux du pays quil se borne le plus souvent a reproduire. L'histoire religieuse du Couseran Temporte en interet, meme en certitude, a l'originesurtout sur ce que l'auteur appelle This- toire politique du comte. L'episcopat au moins est le centre d'un pouvoir permanent et stable, tandisque comme etatfeodal, le Couseran passe par heritage ou par alliance de famille en familleet de maitre en maitre , efface souvent derriere des biens et des titres plus considerables que reunissaient les vicomtes- 52 MEMOIRES L'auteur la divisecomme Thistoire politique en quatrechapitres : etablissement duchrislianisme ; viemonastique; gouvernement de l'eglise de France, dans Iesquels on chercheen vain comme dans un chapitre en forme dintroduction sur l'epoque du paga- nisme, quelques particularity relatives a l'histoire du Couseran. Dans le cliapitre consacre a la vie monastique ou l'auteur de- Cnit vaguement les ordres primitifs , les chanoines et les ordres mendians, on pourrait croire qu'il est question de l'histoire generale du monachisme lui-meme; et Ton a quelque peine a se rendre compte de ces divisions tout exterieures precon- cues pour ainsi dire, et appliquees a un sujet ou rien ne leur repond. L'auteur aurait pu borner son histoire religieuse comme son histoire politique a un seul chapitre , celui ou il expose chronologiquement la suite des eveques de la cite ou du diocese. Les faits ici et les details se ruultiplient un peu- On sent la presence de la Gallia Christiana, au-des- sous des sources auxquelles se borne d'ordinaire l'auteur ( dom Vaissette , P. de Marca, le pere Anselme ). Mais on y sent toujours aussi l'insuffisance de lerudition qui recueille les faits et de la critique qui les cooi^onne , a plus forte raison de celle qui les apprecie. L'auteur qui parait etranger a l'histoire eccle- siastique , a celle des sources au moins, la seule irrecusable , ne sait point saisir et suivre du dehors les variations succes- sives de l'episcopat, et les faits particuliers lui manquent comme 1'intelligence de ces faits pour en tirer les caracteres distincts de chaque epoque. Quel que soit le zele dont ait fait preuve l'auteur du me- moire que nous venons d'apprecier d'une maniere rapide , il ne semble s'etre rendu compte ni des difficulles reelles dont un travail de ce genre est entoure , ni des conditions que doit reunir lecrivain pour en triompher. Etude cons- tante et pour ainsi dire habituelle d'un pays , de son sol de ses monumens, de sa population , de ses mcours ; recher- che exacte, minutieuse meme des documens inedits ( l'auteur ne nous apprend meme pas s'il en existed; depouillement DE I^ACADElVllE DES SCIENCES. 53 complet des documeus publies dans toutes les histoires des con- trees , des eglises , des aLbayes voisines : il ne faut pas se dis- simuler, Messieurs, que c'est la l'ceuvre de longues annees , quelquefois d'une vie tout entiere, et que l'amour du pays ou de la verite peut seul soutenir ces travaux moins brillans cju'utiles. Cest lorsque ce long et patient travail d'investiga- tion a reuni ces materiaux de tous genres , et seulemeut alors que commence le travail egalement difficile et egalement necessaire de la critiqne qui en controle et en eprouve les (Siemens, de l'intelligence qui les explique ou les anime par la comparaison fe'con dde Thistoire generale du pays, de la disposition qui les groupe , non pas d'une maniere conven- tionnelle , mais suivant Timportance et la distinction reelle des grandes masses qu'ils presentent , du style enfin qui les traduit sans pretention il est vrai, dans le langage simple et pre'cis de i erudition , mais au moins d'une maniere correcte , fran- caise, dont le gout et les regies ne soieut jamais blesses. Tant de ces conditions, des plus simples meme , et des plus essentielles manquaient a l'auteur du memoire presente au con- cours, que l'Academie et votre commission ne peuvent que le remercier en terminant du zele dont il a fait preuve. 54 MEMOIRES ANALYSE d'une note descriptive et explicative des travaux exe- cutes A l'eMBOUCHURE DU CANAL DU MIDI POUR LA PRISE D'EAU DU CANAL LATERAL, LUE DANS LA SEANCE DU 4 MAI * 84^ , Par M. Felix BORREL , Inge'nieur du Canal lateral a la Garonne. Ges travaux comprennent Ie pont construit a l'originedu Canal lateral, sur le modele des ponts-jumeaux , le redresse- ment du quai , Tagrandisseraent du bassin d'embouchure et les ouvrages de la prise d'eau du Canal lateral a la Garonne. Si les eaux de la Garonne eussent ete consta mm ent claires et limpides, la prise d'eau eut ete bien simple; le Canal Saint-Pierre eut ete la rigole alimeutaire; il aurait suffi d'etablir une de- rivation autour de recluse Saint-Pierre, commeonen a e'tabli autour des autres ecluses du Canal lateral , pour rendre le mouvement de I'eau alimentaire independant du mouvement de la navigation. Les eaux de la Garonne se trouvant troubles et cbargees pendant un tiers de Tannee environ , il eut ete imprudent de les introduire dans le Canal kteral sans leur avoir fait subir un degre suffisant de clarification. Le mode de clarification adopte et applique en grand aux eaux de la Garonne est le procede de dccantation. Comme dans ravant-projet dresse par M. de Baudre et con- formementaucahicrdes charges annexe a la loi du 2 2avril i832, les ingenieurs du Canal lateral ont propose de prendre Teau de la Garonne au bassin de la Daurade etparle Canal Saint- Pierre. Les eaux troubles deposeront leurs limons dans ce Canal et dans un bassin additionncl creuse, a son extremite, vers le DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 55 canalet; elles passeront, de superficie et par une tranche de deversement ou de decantation , de quinze centimetres d'epais- seur seulement dans un second bassin ou elles deposeront les troubles quelles retiendront encore apres avoir ete purifiees par cette decantation et par les depots deja faits dans les bassins superieurs. Elles passeront, en siphonant, sous le bassin d'embouchure et entreront dans le Canal lateral , a son origine. A l'aide de cinq vannes de fond etablies dans le reversoir que Ton construit pres du canalet , il sera possible de determiner , dans le Canal Saint-Pierre et dans le bassin additionnel ou bran- elie superieure de la derivation creuse a sa suite , de grands courans destines a enlever les matieres troubles fraichement deposees , de maniere a s'opposer par des cbasses frequentes , a l'envasement du Canal Saint-Pierre et des bassins de depot et de clarification. On pourra egalement, par des chasses operees a propos , nettoyer la branche inferieure de la derivation et degorger Faqueduc a siphon , en construction sous le bassin d'embou- chure. Si le courant des chasses ne suffisait pas pour soulever en- tierement les depots, on viendrait en aide a son action par remploi de machines ou vanages verticaux analogues a ceux dont on fait usage pour devaser les canaux des environs de Rochefort et dont ou se sert avec succes , depuis dix ans , pour degravoyer les passes de la Garonne. On se servira enfin de dragues ordinaires pour recurer les points exceptionnels ou le courant n'agira pas. La masse annuelle des depots a chasser ou a draguer n'a rien d'effrayant. D'apres des experiences faites sur les eaux de la Garonne, chaque jour, pendant 3a mois consecutifs, elle ne s'eleverait qu'a six mille metres cubes environ par annee et ne representerait qu'une couche moyenne de depot de seize centimetres d'epaisseur dans toute l'etendue des bassins de clarification , en admettant un cube d'eau alimentaire de quatre metres par seconde. 5(5 m£moires Lavitesscde l'eau dans les bassins de deput sera tres-faible; elle variera entre o m o4 ct o m 12 par seconde; ella sera moitie moindre, si on reduit a deux metres le cube de Teau alimen- tairo. La duree du depot des eaux , daus ces bassins de clarifica- tion , variera entre 4 beures \i minutes i4 secondes et 7 heures 6 minutes 4 1 secondes, suivant que les eaux de la Garonne seront basses et peu troubles, ou quelles seront grandes ou plus troubles. Cette duree de depot suppose quatre metres cubes dVau alimentaire par seconde. Comme dans les momens d'eau trou- ble ,011 pourra sans inconvenient reduire ralimentation a deux metres cubes, la duree du depot pourra varier entre 9 beures 22 minutes 28 secondes et i4 beures i3 minutes 22 secondes. Si on rapprocbe ces nombres de ceux obtenus dans line experience directe, faite sur les eaux troubles de la Garonne, qui a permis de constater qu'au bout de 2 beures 3o minutes et a 5o centimetres au-dessous de la surface, Teau trouble laissc deposer les iq/2odeses matieres, et que le dernier 1/20 qui colore encore Teau est compose d'argiles si legeres que leplus leger mouvement les retient ou les remet en suspension ; si on rappelle que la trancbe d'eau decantee n'a'ura jamais plus de quinze centimetres d'epaisseur , on ne pourra se dispenser de reconnaitre que les dispositions adoptees pour la prise d'eau du Canal lateral sont plus favorables que les circonstances de cette experience , et Ton aura lYspoir que les eaux de la Garonne arriveront a Textremite des bassins de de'pot aussi clariGees qu'il le faut pour Talimentation d'un Canal. Dans cette conviction , M. Tinspecteur divisionnaire et ]\1M. les ingenieurs du Canal lateral a la Garonne avaient pro- pose de jeter les eaux alimentaires dans le bassin d'embou- cbure, en face du nouveau pont construit a Toriginc du Canal lateral , de maniere a leur faire traverser ce bassin , de niveau, et suivant la ligne la plus courte. M. Ting^nieur en chef et la conwagnie du Canal du Midi DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 5 J ne partagerent pas cette conviction. Ils craignirent que l'eau alimentaire ne contint encore assez de troubles pour occasionner des dep6ts dans le bassin d'emboucbure. Au moment ou le conseil des ponts-et-chaussees allait pro- noncer , ils retirerent de la discussion deux projets qu'ils avaient cru devoir opposer a celui des ingenieurs du Canal lateral; mais ils persisterent de plus fort dans leur opposition au me- lange des eaux des deux canauxdans le bassin d'embouchure ; ils demanderent avec instance que l'eau alimentaire passaten aqueduc sous ce bassin , et proposercnt a l'etat des conditions avantageuses dans le but d'obtenir cette concession. En vue de ces avantages qui permettaient la realisation de la partie essentielle de leur projet, et pour faciliter les arran- gemens a intervenir entre l'e'tatetla compagnie, M. l'inspec- teur divisionnaire et les ingenieurs du Canal lateral crurent devoir adopter a titre de transaction , et joindre a leur projet une disposition additionnelle qu'ils ne jugeaient pas utile au Canal duMidi, qui n'e'tait nullement necessaire pour le Canal lateral et qui ne paraissait pas beureuse sous lc rapport de l'art; ils redigerent le projet de 1'aqueduc a siplion qui est en construction dans ce moment, et le soumirent a l'appro- bation de l'adminislration superieure,a Tappui d'une transac- tion qui formula les obligations respectives de l'etat et de la compagnie du Canal du midi, et dont l'adoption permit de commencer de suite les ouvrages de la prise d'eau. Si le Canal du midi eut e'te la propriete de Tetat, Taqueduc a sipbon, sous le bassin d'emboucbure, n'aurait done pas fait partie de la prise d'eau : e'est une concession que l'etat a cru devoir faire a la compagnie du Canal du midi, en ecbange des avantages offerts par cette compagnie et dans le but d'ac- celerer la marclie des travaux. L'ecluse de Saint-Pierre ne sera plus necessaire, tant que les eaux de la Caronne seront navigables et ne couvriront pas les banquettes du quai, a l'entree du Canal Saint-Pierre; les portes de cette eclusc pourront demeurer ouvcrtcs durant cet 58 m£moires etat des eaux qui aura lieu moyennement toute l'annee moins neiif jours. La communication de la Garonne et du Canal Saint- Pierre aura lieu alois de niveau et de plein pied. Le mouve- ment de la navigation s'effectuera a Tecluse des ponts Jumeaux qui rachetera la difference de niveau entre le bassin dVm- bouchure et le bassin de la Daurade, tant que les eaux de la Garonne seront navigables. Quand les eaux de la Garonne cesseront d'etre navigables et couvriront les banquettes des quais, l'eclusede Saint-Pierre devieudra necessaire. Ses portes d'amont serviront de portes de garde ; l'eau alimentaire sera introduite par les ventelles de ces portes ; enfin les bateaux de Garonne qui voudront trouver refuge dans le Canal Saint-Pierre, ou ceux qu'il fau- drait faire sortir de ce Canal pour porter secours aux victimes des inondations, profiteront du passage que cette ecluse pourra leur donner dans ces cas exceptionnels et avant que la hau- teur des crues soit assez grande pour s'opposer a la manoeuvre des portes. Les dispositions adoptees pour la prise d'eau et pour toutes les ecluses et ouvrages d'art du Canal lateral ont ete combi- ners de maniere a donner passage a quatre metres cubes d'eau alimentaire par seconde. Ce volume d'eau peut etre reduit a volonte et pourrait etre augmente jusqu'a di'x metres cubes par seconde , silesbesoins de la navigation ou des irrigations l'exigeaieni momentanement- lie Canal et la prise d'eau ont ete traces et disposes de maniere a favoriser l'agriculture , en rendant possible les irriga- tions dans toute la plaine comprise entre Toulouse, Montech et Montauban, d'une part,et, d'autre part, entre Montech , Castelsarrasin , Moissac et Agen. Des usines pourrout etre construites a chaque ecluse sur les derivations qui donnent passage a l'eau alimentaire et qu' representent moyennement , a raison de quatre metres cubes par seconde, une force de cent quarante chevaux par ecluse et de sept mille chevaux pour les cinquante ecluses comprises entre Toulouse et Castels. DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 5q ETUDE SUR LA. VALEUR RELATIVE DES DIVERS PROCESS EMPLOYES POUR DECOUVRIR L'ARSENIC DANS LES CAS d'eMPOISONNEMENT , Par M. FILHOL. Le travail que j'ai l'honneur de soumettre a l'Academie, renferme uu examen cotnparatif des diverses niethodes recom- maudees par les plus habiles toxicologues de notre epoque pour rechercher l'arsenic, et la description d'un nouveau pro- cede qui m'a fourni d'excellens resultats. La valeur relative des metbodes employees le plus ordi- nairement par ceux qui s'occupent de recherches medico-legales , a ete discutee d'une maniere tres-approfondie dans ces dernier s temps. Le rapport fait sur ce sujet a l'Academie des sciences de Paris, par M. Regnault, resume d'une maniere parfaite les notions qui sont necessaires aux experts; mais de nouveaux procedes out ete mis au jour depuis la publication de ce rap- port; il resulte d'ailleurs du rapport fait a TAcademie royale de Medecinede Paris , sur le meme sujet, que les commissaires de cette derniere Academie considerent Tun des procedes de M. OrGla comme tout aussi bon que celui de MM. Flandin et Danger (procede recommande par linstitut) s'il ne lui est pas preferable. J'ai pense alors qu'il ne serait pas inutile de livrer a la publicite le resultat d'une serie d'experiences que j'ai faites pour arriver a me faire une idee bien nette de la valeur reelle de cbacun de ces procedes. Pour que la recbercbe de l'arsenic se fasse d'une maniere sure, pour que les resultats obtenus par des cbimistcs diffe- rens soient les memes, loi-squ'ils op6ront sur des matieres ega- 6o m£moires lement empoisonnees, il faut quele mode operatoire auquel on a recours satisfasse a une serie de conditions que je vais succes- sivement enumerer et discuter. La premiere et la plus importante de toutes, c'est de placer le poison dans des circonstances telles que sa volatilisation devienne impossible. La deuxieme , c'est de lui donner la forme sous laquelle sa solubilite est portee a son maximum , afin qu'il puisse mieux etre separe de la matiere organique, au milieu de laquelle il est souvent engage. La troisieme, c'est de separer d'une maniere aussi complete que possible cette matiere organique , dont la presence peut modifier les resultats , au point de faire commettre deserreurs grossieres. La forme la plus fixe et la moins alterable , sous laquelle puisse se presenter l'arsenic, est evidemment celle d'acide arse- nique : sa fixite deviendra plus grande encore, si onle trans- forme en arseniate de potasse : l'arseniate de potasse est d'ail- leurs tres-soluble dans l'eau et peut etre plus facilement separe de la matiere organique qui l'accompagne. C'est done vers la transformation de l'acide arsenieux en acide arsenique ou en arseniate de potasse , qu'ont du naturel- lement tendre tous les efforts des chimistes qui se sont occupes de cette question .- cette transformation est facile; mais ce qui est moins facile , c'est la separation de la matiere organique. Ici, eneffet, se presentent des difficultes plus ou moins grandes qui accompagnent cbacun des procedes mis en usage; aussi , a part la destruction de la matiere organique , les chimistes sont- ils assez d'accord sur tout le reste du mode operatoire; c'est done sur l'elimination de cette matiere que va porter la dis- cussion suivante. Les procedes , a l'aide desquels on isole le poison de la matiere organique, peuvent etre classes toutde suite en deux grandes categories. Dans la premiere se trouvent tous les procedes de carboni- DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 6 1 sation: par ceux-ci, la matiere animale est delruite en entier ou ne laisse pour residu qu'un charbon, dont la presence ne peut plus entraver les recberches du cbimiste. Dans la deuxieme, se trouvent des procedes d'une nature toute differente: par ces derniers , la matiere organique n'est pas detruite , mais elle est eliminee a une basse temperature ; lantot profitant d'une action electrique dont on a favorise le deve- loppement dans la masse empoisonnee , on fait prccipiter l'ar- senic sur un autre metal; tantot on coagule la matiere orga- nique au milieu d'un liquide qui retient l'arsenic. Les procedes de carbonisation les plus remarquables sont '• i° celui de MM. Flandin et Danger recommaude par rinstitut 2° celui de M. Orfila, auquel les commissaires del'Academie de medecine ont donne la preference. Le procede de MM. Flandin et Danger, consiste a detruire la matiere organique en la cbauffant avec un sixieme de son poids d'acide sulfurique pur et concentre, qui la reduit en un cbarbon facile a laver et avec lequel se trouve mele Tarsenic • ce charbon est ensuitechauffe avec un peu d'eau regale, pour transformer Tacide arsenieux en acide arsenique , et en fin mis a bouillir avec de l'eau distillee qui dissoutce dernier et laisse pour residu le charbon. La carbonisation se fait ainsi d'une maniere prompte , et Ton n'a jamais a craindre ia deflagration qui a lieu quelquefois quand on opere par le procede de M. Orfila. Mais il resulte des experiences de MM. les Membres de l'lnstitut : i°qu'une petite quantite d'arsenic est perdue pendant Toperation ; a qu'en dessecbant trop fortement le re'sidu , on pourrait eprouver une perte notable; et cela se concoit, car on cbaufi'e alors un melange d'acide arsenieux et de cbarbon ; 3°que si la substance a examiner renfermait beancoup de cblorures , il serait a craindre que l'arsenic flit enlraine pendant la decom- position par l'acide sulfurique; on sait en effet que l'acide cblo- rhydrique,a fe'tat naissant et a chaud, transt'orme l'acide arse- nieux en chlornre d'arsenic qui est trts- volatil. On sait, en outre, t>2 memouies que presque toules les parties de notre economie renferment du sel marin qui peut fournir pendant la carbonisation de Facide ehlorhydrique a Tetat naissant et occasionner une perte notable. Pour eviter cet inconvenient, MM. les Membres de 11ns- titut proposent de faire la carbonisation dans une cornue de verre , a laquelle on adapte un ballon dont les parois ont ete mouillees avec de Teau distillee , et qui retient le peu d'arsenic qui se volatilise. II est certainement incontestable que ce mode operatoire reussira d'une maniere a peu pres constante, dans les mains de chimistes tres exerces ; mais il suffit de se rappeler com- bien est difficile la simple distillation de Tacide sulfurique dans une cornue de verre , pour comprendre que lorsque cet acide a ete melange avec une matiere animale solide, les cbances de rupture de la cornue deviendront plus grandes encore, et que ce nest qua Taide des precautions les plus minutieuses que ropeVation pourraetre meneea bonne fin : je crois pouvoir assurer qu'une carbonisation par Tacide sulfurique, en vase clos , est une operation qui nest pas a la portee d'un experimen- tateur quelconque. II est facile sans doute de distiller de Tacide sulfurique dans une cornue de verre en ne cbauffant que la couche superieure du liquide ; mais lorsque cet acide est melange a une matiere animale, il arrive qu'a mesure que le niveau baisse dans la cornue , le charbon qui resulte de la decomposition de cette derniere se depose en partie sur les parois de la cornue > ou il est expose a Taction directe du feu qui est necessaire pour contin uer la distillation ; cest done un melange de cbarbon et d'arsenic qui est cbauffe a feu nu , et a une temperature assez elevee pour quonpuisse craindre la volatilisation de Tar. senic : ce dernier, il est vrai, se retrouve dans le ballon; mais ici il est melange d'acide sulfurique et dun peu d'acide sul- fureux qui ont passe a la distillation : si Ton introduit ce liquide distille dans Tappareil de Marsh , l'acide sulfureux quil de l'academie des SCIENCES. 63 reuferme occasionnera l'apparition de taches de soufre, et les taches arsenicales qu'ou obtiendra seront moins pures; il pourra d'ailleurs arriver qu'une portion d'ars enic soit retenue dans l'appareil de Marsli a l'etat de sulfure d'arsenic. puisque l'in- troduction de l'acide sulfureux dans l'appareil de Marsh y de- termine immediatement la formation d'une quantite corres- pondante d'acide sulf hydrique. Enfin, il est rare que le decode du charbon obtenu par l'acide sulfurique soit parfaitement incolore et prive de toute matiere organique. II est certainement facheux que la carbonisation par l'acide sulfurique occasionne une perte d'arsenic , d'ou resultela neces- cessite d'operer en vase clos ; car s'il arrive que pendant la dis" dilation un cbarbon mal place vienne frapper la cornue et en occasionne la rupture , le melange que renfermait celle-ci pourra etre repandu dans le fourneau et perdu en grande partie pour l'operateur : il est cepeudant bien evident que si Ton se contente de carboniser a l'air libre, on se trouvera dans l'alternative ou de ne pas dessecher completement le charbon dans la crainte de volatiliser l'arsenic sur la fin de 1 operation (et, dans ce cas, la matiere organique ne sera pas complete- ment detruite ) ; ou de subir cette perte d'arsenic , qui peut sans doute etre negligee lorsque la carbonisation est conduite par un operateur tres-habile , mais qui peut devenir tres-conside'- rable s'il en est autrement. Le procede de M. Orfila consiste a melanger les matieres suspectes avec deux fois leur poids de nitre et a projeter par petites portions le melange sec et reduit en poudre dans un creuset porte au rouge sombre ; le nitre fournit a cette haute temperature tout Toxygene nece^saire pour bruler la matiere organique, et transformer l'acide arsenieux en arseniate de potasse. La perte qu'on peut eprouver dans une carbonisation faite par le nitre , en employant un grand exces de ce dernier , n'est certainement pas plus grande que celle qu'on eprouve dans la 64 M&VI01RES carbonisation la mieux faite par l'acide sulfurique. Lorsque le nitre est en grand exces par rapport a la matierc animale, et qu'il est Lien melange avec elle, cette porte est toujours exces- sivement faible. Ainsi la conservation del'arsenicpar la metliode deM. Orfila, meparait plus independante de riiabilete de Toperateur , auquel il suffit de recommander de faire un melange intime et d'em- ployer un exces denilre ; les proportions donneespar M. Orfila sont toujours suffisantes. Cet exces de nitre par rapport a la matiere organique, a unautreavantage: c'est derendre impossible la deflagration, qui est Tinconvenient le plus grave que presente la metliode de M. Orfila. Bien loin de penser avec quelques cbimistes qu'un exces de nitre expose a la deflagration, je suisconvaincu, d'apres le grand uombre d'experiences que j'ai faites pour m'en assurei', que tout le conlraire a lieu; la matiere organique se trouvant enveloppee , vers la fin de roperation , par une couche saline, se trouve ainsi preservee de cette inflammation spontanee qui pourrait resulter de son contact avec les parois trop chaudes de la capsule dans laquelle on dessecbe le melange. Le procede de M. Orfila donne des liqueurs d'une limpi- dite parfaite , il aneantit |usques a la derniere trace de matiere organique, et les tacbes arsenicalesqu'on obtienten Temployant sont pures de tout melange; sous ce rapport , il est incontes- tablement superieur a tous les autres ; ainsi le seul reprocbe qu'on puisse adresser a cette derniere metliode , c'est d'occa- sionner la perted'une trace d'arsenic. Je passe maintenant aux procedes de la deuxieme classe, a ceux dans lesquels la matiere organique esteliminee sans car- bonisation. Je n'examinerai que deux de ces procedes : celui de M. Jaque- lain et celui de M. Hugo Reinsh. M. Jaquelain prend la matiere animale que je supposerai solide,pour iraiter le cas le plus complique : il la pile dans un morlier avec du sable bien lave a Tacide cblorhydrique de l'academie des sciences. 65 el la divise autant que possible; alors il la delaye dans de l'eau distlllee, a travers laquelle il lait passer un courant prolonge de chlore qui doit transformer l'acide arsenieux en acidearse- nique, tout en eliminant la matiere animale; lorsque le courant de chlore a etc maintenu long-temps et ne coagule plus aucune portion de matiere organique , on jette le tout sur un filtre; on lave la matiere organique avec soin,et le liquideque Ton recueille est porte a V ebullition pour cliasser l'exces de chlore; on l'introduit ensuite dans un appareil de Marsh entretenu par de l'acide chlorhydrique. Ce procede presente quelques inconveniens; ainsi, par exem- ple, il paraitpeu probable que le chlore , qui coagule les matieres animales au lieu de les clissoudre, ira chercher les dernieres traces d'arsenic dans le reseau fibreux qui les renferme ; le contraire semble indique par la theorie , et j'ai pu constater par l'experience qu'il en reslait toujours une trace ; j'ai d'ail- leurs de la peine a croire que les experts puissent se resoudre a piler pendant long-temps dans un mortier une matiere qui , dans la majeure parlie des cas, est dans uu e'tat de putrefaction tel que Ton a de la peine a en supporter l'odeur pendant quel- ques instans. Je decrirai tout a Theure le procede dont je me sers pour separer la matiere organique; ce procede n'est au fond quune modification de celui de M. Jaquelain ; mais je le crois preferable a celui de ce dernier. La methode de M. Hugo Reinsch consiste a mettre la matiere suspecte en contact avec du cuivre metallique, apres Tavoir legerement acidulee par l'acide chlorhydrique; Tarsenic vient se deposer sur le cuivre sous forme d'une poudre gris- de-fer , dont on peut ensuite constater la nature par les moyens ordinaires. M. Reinsch met le cuivre recouvert d'arsenic dans le tube de Tappareil de Marsh qui est destine a donner issue a Tliydrogene : il le porte au rouge au milieu d 1 un courant de ce dernier et produit ainsi de l'liydrogene arsenique, qui fournit un anneau d'arsenic el des taches arsenicales. Ce procede est vicieux pour plusieurs raisons : la premiere 66 MEMOIBES cest qu'en introduisant du cuivre dans un liquide suppose empoisonne, l'expert s'interdit la recherche ulterieure d'un sel de cuivre qui pourrait cependant avoir ete donne comme poison. La deuxieme, c'est que cette methode n'a pas la sensibilite de celles qu'on emploie deja , et que bien loin de pouvoir repondre d'un millionieme d'arsenic , comme l'a annonce son auteur, elle peut a peine en deceler un-cent millieme d'une maniere bien nette. II me parait certain que la precipitation , par voie electrique , des metaux dont les sels ont ete donnes comme poisons , cons- tituera un jour la meilleure de toutes les methodespour arriver a la decouverte des poisons metalliqucs; mais pour que cette precipitation puisse etre utilisee d'une maniere complete, il faut qu'elle ait lieu sur un metal dont l'introduction dans le liquide empoisonne ne puisse en aucune maniere entraver les recherches ulterieures de l'expert ; ce sujet reclame des expe- riences nombreuses , et presente quelques difficultes dont la solution ne me parait pas impossible. J arrive maintenant a la description du procexle dont je fais usage depuis quelque temps , et qui m'a fourni d'excellens re- sultats ; ce procede est fonde sur la propr iete que possede Tacide hypochloreux de transformer instantanement, a froid, Tacide arsenieux en acide arsenique ; on sait que c'est sur cette pro- priete qu'est fondee toute la theorie de la chlorometrie , telle que Ta proposee M. Gay-Lussac. Je prends la matiere organique que je suppose solide, je la place dans une capsule de porcelaine ou je la chauffe avec une dissolution de potasse caustique , qui la dissout bient6t en entier. La quantite de potasse necessaire pour operer la dis- solution ne peut pas etre determinee d'une maniere absolue . elle varie suivant la nature des organes que Ton veut dissoudre : mais on arrive facilement a n 1 en pas mettre un grand exces e n ajoutant , toutes les buit a dix minutes , a l'eau avec laquelle on fait bouillir la matiere de petits fragmens de potasse pure DE lVcADEMIE DES SCIENCES. Qn jusques au moment ou la dissolution est complete. Gelle-ci etant operee, je laisse refroidir la liqueur qui renferme de 1'ar.senite de potasseplus une solution de matiere animale dans la potasse: je letends d'eau et j'y fais passer un couraut de clilore ; celui-ci forme un hypochlorite de potasse qui, a l'iiistaut meme, trans- forme l'arsenite de potasse en arseniate de la meme base : je continue alors de faire passer du clilore pour coaguler toute la matiere organique ; celle-ci ne tarde pas a se separer de la liqueur sous forme de flocons blancs dont la quantite augmente de plus en plus ; lorsque le clilore ne determine plus la se- paration d'aucune trace de matiere organique, je jette la matiere sur un filtre , la liqueur passe ordinairement incolore ou legere- ment citrine et parfaitemeut limpide, elle renferme l'arsenic a l'etat d'arseniate de potasse; je lave le residu solide et je reunis les eaux de lavage aux premieres liqueurs: le tout est evapore a siccite , en ayant soin de terminer l'evaporation au bain-marie : je me sers ordinairement pour bain d'une solution saturee de sel marin; cette dessication a Tavantage de deter- miner la separation d'un peu de matiere organique que le clilore n'avait pas separee ; je reprends le residu parde l'eau distillee pure et je l'introduis dans l'appareil de Marsh entretenu par de l'acide chlorhydrique. J'obtiensainsi des taches d'une purete aussi grande que celles quon obtient en carbonisant par le nitre , et il est evident que je n'ai pu perdre aucune trace d'arsenic pendant l'operation, puisque la temperature n'a jamais ete ele- vee de maniere a pouvoir occasionner la moindreperte. Icil'on n'a pas a craindre que Tarsenic reste emprisonne dans le tissu, puisque l'organisation de ce dernier a ete completement detruite; on n'a pas a craindre que la matiere organique coagulee retienne Tarsenic; car l'arseniate de potasse n'a aucune tendance a former des combinaisons avec les matieres organiques. Je me suis assure, en carbonisant par le nitre ce residu solide, qu'on n'ypouvait deceler par cette methode aucune trace d'arsenic. Ce proce*de me semble reunir tous les a vantages des precedens : il met l'ope- raleur a l'abri de toutes les chances de perte de matiere arse- gg m£moires nicalc : il pcrmet en outre de n'employer que del'acide cblor- liydrique, quon pent preparer soi-meme et delapurete duquel on peut etre parfaiteinent sur , tandis que l'acide sulfurique , qu\m est toujours force de prendre dans le commerce , necessite une purification longue et difficile. J'ai dit tout a l'lic-iire que mon procede fournissait des laches arsenicalcs tres-pures; cependant ce n'est pas sous forme de taches que je recueille ordinairement larsenic. Cette methode, reconimandee par les divers auleurs de toxi- cologic pour recueillir ce metal, est vicieuse ; on devrait renoncer a recueillir des taches arsenicalcs et faire usage de methodes beaucoup plus precises , qui permettent de mettre en evidence tous les earaeteres del'arsenic d'une manic-re extremement nette. MM. les commissaires de l'Academie des Sciences de Paris out constate, en effel, qu'en recueillant le gaz qui se degage d'un appareil de Marsh , qui renferme une quantite d'arsenic trop faible pour qu'on puisse oblenir par la methode ordinaire, soit des taches , soit des anneaux de ce metal , au travers d'une solution d'azotate d'argent , tout larsenic reste dans cette solu- tion sous forme d'acide arsenieux , peut etre separe de l'exces d'azotate d'argent , par l'addition de l'acide chlorhydrique en leger exces et oblenu sous forme d'une soluti }n assez con- centree , pour qu'en l'introduisant dans un nouvel appareil de Marsh beaucoup plus petit que le premier , on puisse obtenir des taches et des anneaux d'arsenic metallique ( ce procede ap- partient a M. Lassaigne ). M. Jacquelain a propose pour retenir l'arsenicque renferme le gaz qui se degage de l'appareil de Marsh , de le faire passer a travers une solution de chlorure d'or qui lui a paru prefe- rable a toutes les autres solutions metalliques : il separe l'exces d'or de sa solution au moyen d'une solution d'acide sulfureux qu'il ajoule dans la liqueur, et cette dernierc ne renferme alorsd'autre metal quel'arsenic sous la forme d'acide arsenieux. On peut la ramener a un volume assez faible pour obtenir toutes les reactions de l'arsenic, alors meme qu'elle n'en ren- ferme que des traces. DE LACADEMIE DES SCIENCES. 6o M. Jacquelain a prouve qu'en suivant sa metk'ode on pouvait non-seulement decouvrir , mais meme doser des quantites exces- sivement miuimes d'arsenic ( voir pour les details du mode operatoire le memohe de M. Jacquelain, Annales de ch. et de phys. t. 9, page 47 3). Gette maniere d'operer re'uuit a mon avis toutes les con- ditions necessaires pour eviter les pertes plus ou moins grandes qu'on eprouve en se servant des methodes ordinaires; j'ai eu occasion de remployer , j'en ai obtenu d'excellens resultats, et je n'hesite pas a la recommauder aux praticiens; voici d'ail- leurs en quelques mots le mode operatoire auquel je me suis arrete. Apres avoir prepare, comme je 1'ai dit, plus haut la liqueu dans laquelle je soupconne la presence de l'arsenic, je l'introduis dans un appareil de Marsh entretenu par de l'acide chlo- rhydrique , et je recois le gaz qui se degage de 1'appareil, au travers d'une solution de clilorure d'or qui est renfermee dans le petit appareil a boules de M. Liebig : le gaz bydrogene arse- nique abandonne tout son arsenic qui reste dans la solution sous forme d'acide arsenieux , et il se produit un depot d'or metallique; lorsque le degagement de gaz a etesuffisamnient prolonge , par exemple au bout de deux heures, je demonte 1'appareil, je mels le liquide que renferme le tube a boule dans une petite capsule de porcelaine , et j'en precipite Tor a cbaudpar une solution d'acide sulfureux ajoutee enleger exces: je concentre ensuite la liqueur de maniere a la reduire a ne peser que trois ou quatre grammes et je la soumets alorsa Tac- tion des reactifs. Pour obtenir toutes les reactions caracteris- tiques de l'acide arsenieux et ne perdre aucune portion deliquide j'ai recours aux precautions suivantes : De petits tubes effiles tres-fins me servent a puiser dans la capsule une ou deux gouttes de liquide, que je depose sur le fond d'une petite soucoupe de porcelaine. Un deuxieme tube tout pareil me sert a porter une goutted'acide sulfhydrique sur cette derniere ; une trace d'acide cblorbydrique portee sur 6 HO MtMOIRES le melange a l'aide d'un troisieme tube, me scrt a determiner la formation d'un precipite jaune de sulfure d'arsenic, dont je puis, toujours en suivant la meme methode , essayer la solu- bilite dans rammoniaque. J'essaie de la meme maniere Taction de Tazotate d'argent» du sulfate de cuivre ammoniacal ; je puis meme transformer une petite parlie de Tacide arsenieux en acide arsenique, en evaporant dans une petite capsule quel ques gouttes dela liqueur apres Tavoir melee avecson volume d'acideazotique, et essayer le residu par Tazotate d'argent ammoniacal pour obtenir la couleur rouge brique de Tarseniate d'argcnt; lorsque j'ai ob- tenu ainsi toutes les reactions qui caracterisent Tarsenic , je reunis tons les precipites avec le reste de la liqueur dans une petite capsule de porcelaine , je la mele avec un peu de flux noir , je desseche le tout avec beaucoup de soin , et je l'in- troduis dans un tube ferme par un bout dont j'effile ensuite 1'extremite ouverle ; le fond du tube etant ensuite chauffe au rouge, j'obtiens dans la partie froide un anneau qui ren- ferme tout Tarsenic metallique, et me sert a fournir la preuve materielle de Texistence de ce metal, dans les matieres em- poisonnc'es. Gomme on le voit, le procede dont je me sers ressemble beaucoup a celui de M. Jacquelain ; mais je crois que les modi- fications que j'ai fait subir a celui de ce chimiste, ne seront pas inutiles aux experts qui voudraient Temployer. II reste bien entendu que ce dernier procede a cela de com- mun avec tous les autres, que l'expert qui veut en faire usage doit prealablement essayer les reactifs qu'il veut employer et que le chlore qui sert a separer la matiere organique doit etre lave avec le plus grand soin. On pourrait peut-etre faire , a l'emploi de ce procede , une objection peu serieuse , a mon avis , mais que je crois devoir eviter. On a vu plus haut que je me servais de potasse caustique pour dissoudre la matiere animale avant de la soumettre a DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. n Faction du clilore. Or, les experiences de M. Otto demontrcnt que, lorsqu'on traite par la potasse caustique des matieres ani- males renfermant de I'albumine ou de la fibrine , on obiient une dissolution qui contient du sulfure de potassium ; si elle renferme en meme temps de l'acide arsenieux , il se produit de sulf arsenite de potasse, et lorsqu'on vient a saturer la liqueur par un acide, 1'arsenic se precipite a l'e'tat de sulfure , en meme temps que la proteine ; mais il est evident que, dans le cas ac- tuel, le su lfure d'arsenic dont on ne pourrait supposer la for- mation, ne resistera pas a Taction d'un courant de ch lore pro- longe pendant plusieursbeures, etque tout 1'arsenic doit entrer en solution; il est. d'ailleurs, tres-facile de s'en assurer par l'experience. Nota. L'acide sulfhydrique decele 1'arsenic dans line liqueur au 200 millieme, si l'ou suppose que 1'on opere sur un kilo de matiere ne renfer- ipant qu'un millionieme de son poids d'arsenic, etque 1'appareilde Marsh le rassemble tout dans la liqueur ; celle-ci, reduitea 4 grammes, consti- tue une solution au 4 millieme a la place d'une matiere qui n'en renfer- maitqu'ua millionieme. L'acide sulfhydrique et la plupart des reactifc accusent tres bien la presence de 1'arsenic dans une liqueur a ce degre de concentration. En supposant un milligramme d'arsenic crans un kilogramme de ma- tiere empoisonne"e , on se place daus des circonstances tres-defavorables, et qui doivent se presenter rarement. memoires SUR LA MARCHE ET LES PROGRES DES CONNAISSANCES G£OGRAPHIQUE,S CHEZ LES GRECS , Par M. BARRY. Race mobile et entreprenante , par un besoin materiel d'activite, la race grecque semblait destinee d'une maniere speciale , a cette vie d'action et de mouvement , qui, cbez un peuple intelligent aboutit tot ou tard a 1'observation scientifique. La pauvrete de ses montagnes quavoisinaient de ricbes continents, les divisions multipliers de sa vie politique, auraient suffiseules avec ses cotes decoupees et ses mersseme'e* d'iles a developper en elle ces habitudes inquietes , et les mouvemens de race qui refoulaient des l'origine ses popula- tions continentales , les dispersaient en colonies fecondes sur toutes les coles voisines. Cette vocation nouvelle se revele au sortir de l'age beroique , des le second moment de la vie bisto- rique de la Grece. Elle a eu aussi ses travaux, ses demi-Dieux, comme les Dioscures et les Argonautes , ses epopees dont 1*0- dyssee nous offre le type. G'est par elle que s'expliquent, et c'est d'elle que sont sorties quelques-unes des civilisations les plus anciennes et les plus puissantes de la Grece; celle des Cre'tois , par exemple , maitres de la mer au temps de Minos , et cette domination insaisissable des Cariens dont les flottes ecumaient les rivages en meme temps que les mers , et jetaient d'auda- cieuses colonies, aux deux limites du commerce des Grecs , sur les cotes de TEgypte , et sur celles du Pont-Euxin. Des le 7" et le 6 e siecle avant notre ere , un commerce anime , que n'ar- de l'academie des sciences. ^3 retaient point ces pirateries reliait Tune a Tautre les iles et les cotes de la Mediterranee Orientale, 011 s 1 etendait rapidement, le reseau des colonies grecques. Les flottes des Milesiens , les vaisseaux de Samos , de Megare et d'Athenes , frequentaient de la Thrace a la Libye , tous les parages de cette cote , Tancien domaine commercial de la Phenicie, pendant que les Phoceens, comme le remarque Herodote, s'etendaient vers le Nord-Ouest, ou ils revelaient aux Grecs TAdriatique, ITtalie , la Sicanie ( Sicile ) et la Gaule. Dans ce mouvement de decouvertes , la zone meridionale et occidentale de la Mediterranee, resta comme interdite a l'aeti- tivite des Grecs. Les Pheniciens, qui, des le temps d'Homere , avaient fonde Gades ( Gadix ) et fraye les routes de TAtlantique semblaient decides a se maintenir dans la jouissance exclusive de ces parages inexplores. Ils cachaient leurs livres de bord et leurs itineraires ; ils supprimaient avec un soin jaloux les relations de leurs periples d'Afrique et d'Europe, long-temps perdus pour la science. If semble que cette politique defiante soit une necessitepour toute puissance commerciale. EnSardai- gne, quelques siecles plus tard, les Cartbaginois mettaient a mort tout etranger debarque sur leurs cotes. Ge n'etait que sous le coup des vents d'Est , qui avaient emporte son vaisseau , quun grec de Samos , Coleus traversait ces regions inconnues , et naviguait le premier sur cet Ocean que les Grecs persisterent long-temps a confondre avec la mer de Sicile. Du cote de l'Orient en revanche , le cercle des relations com- merciales , que suivaient timidemeut les progres de la geogra- phic, s'etendait tous les jours. Centre d'un grand commerce et d'un grand empire, Sardes etait alors la ville la plus florissante de l'Asie Occidentale. G'etait la que les Grecs des villes Ionien- nes venaientecbanger leurs produits ouvres, contre les metaux et les objets de luxe de TAsie , que leurs vaisseaux ou leurs colonies, repandaient de la dans tout l'Occident, et ces voyages, en frayant la route aux savans , ramenaient a son insu, vers ses sources oubliees , la sagesse naissanle de la Grcce. 7 4 m£moires C'est le temps ou se produisent ces systemes du monde et de TUnivers , que chacun des sages sem ble tenir a honneur de bouleverser et de reconstruire. Dans leurs conceptions cosmo- grapbiques, toujours empreintes de Tesprit des cosmogonies Orientales , ces pbilosopbes du ciel, commeles appelle Herder, ne fesaient guere que substituer a des bypotbeses reconnues incompletes, des bypotbeses nouvelles; les unes astrouomi- ques, les autres pbysiques, toutes sans valeur aux yeux de la science qui n'est etonnee que de leur bardiesse. Mais au milieu de ces latonnemens et de ces syntheses hasardees, la geogra- pbie astronomique trouvait ou acceptait ces notions elemen- taires , point de depart et condition de ses decouvertes futures. Thales (vers 600 avant J.-C), le pere de cette ecole toute astronomique d'lonie, enseignait , dit-on, la sphericite, et distinguait le premier les cercles et les zones de la terre. Un autre Ionien Anaximandre , auquel Diogene de Laerce fait bonneur des premieres observations astronomiques du cadran et du gnomon, dressait vers le meme temps les premieres spheres et les premieres cartes connues des Grecs, et meritai t ainsi ce titre que lui donne Eratostbene de « plus ancien des geograpbes. nLVidee de Torigine et de la formation de la terre, celle de sa position dans l'espace, sur laquelle Democrite en- seignait des cboses si hardies ; la notion de son etendue sur laquelle avaient deja commence les comtro verses, celle de sa forme que Ton devait modifier en tous sens, depuis le cylindre d'Anaximene, raccourci par Leucippe jusqu'au spberoide al- longe d'Aristote; la connaissance de ses relations astronomiques d'ou devait deriver celle de ses divisions fondamentales , toutes ces notions tbeoriques que la geograpbie suppose, gagnaient en fermete ouen etendue a cbacune de ces conquetes sans nom de Tastronomie primitive , que revendiquent tous les sages et toutes les ecoles. Les Pytbagoriciens semblent pourtant avoir une part speciale a reclamer dans ce patrimoine commun ; et leurs doctrines elevees et obscures , sur rinfinite de l'espace et des mondes , sur l'ordre barnionieux des spberes, ont traverse DE LACADEM1E DES SCIENCES. °j 5 jusqua Platon, ou Ton en retrouve Techo , toute la science de ce temps quelles dominent. II y a quelque chose de fort temeraire a leur attribuer comme on l'a fait, en interpretant syniboli- quement leurs doctrines , la decouverte de notre systeme so- laire; il est certain , au moins , quils ont reconnu les premiers le mouvement diurne de la terre sur son axe ; ce point de depart de toute astrouomie et de toute physique celeste, comme le re- marque Lalande. Philolaiis de Crotone , disciple immediat de Pythagore, l'avait enseigne* vers 45o, et Nicetas de Syracuse auquel rantiquile en a fait hormeur, le formula plus nette- ment apres lui. « II ne faisait point tourner, dit un ancien , » le soleil , la Iune, les etoiles et tout le ciel autour de la » terre, mais il soutenait que la terre seule tournait sur » son axe avec une grande vitesse , ce qui produisait » le meme effet que si la terre etait immobile , et le » ciel entraine autour d'elle. » — ( Cicer. q. academ. , iv ia3. ) Graces au perfectionnement de la marine , quelque timide quelle fut toujours , graces aux routes nouvelles que s'ouvrait chaque jour le commerce de terre, la geographie proprement dile suivait sans les conuaitre souvent , ces progres de la geo- graphie astronomique. Ce ne fut au moins que beaucoup plus tard qu 1 elle songea a en tirer part. Au moyen du cours du Nil, quil rattachait suivant Topinion commune , a l'ocean exte- rieur, Thistorien Hecathee de Milet separait le premier l'Afri- que de TAsie , partageant ainsi comme le remarque Eratos- thene, la terre en trois grandes iles. Les anciennes idees de la cosmographie Homerique dominaient toujours et devaieut dominer pendant plusieurs siecles encore la science geogra- phique. Le hasard , les rapports des indigenes , ceux des voya- genrs etrangers , dont les relations parvenaient quelquefois jusqu'aux Grecs , etendaient inegalement, il est vrai, dans cha- «:un des continens les limites des connaissances geographiques ; et au temps d'Herodote^ont le livre les resume pour nous, elles allaient de lister a TAtlas , et de Tlndus a TAtlantique. 7 6 M&U01UES Par un instinct de bon sens qu'avait developpe chfz ]ui l'observation , l'experienee , Tesprit positif du commerce, le pere de Tbistoire grecque se montra lennemi saus pitie de ces theories systematiques des ecoles d'Asie, que navaient encore decreditees ni leurs exces, ni leur nora bre.Peut-etre aussi a cette aversion instinctive semelait-il a son insu un sentiment naissant de nationality, une sorte de conscience du genie Grecet desa vocation legitime eveillee chez lui par ces resistances heroi- ques dont il s'etait trouve l'historicn. II lui arrive plus d'une fois de confon dre dans ses railleries les verites acquises a la science avec les erreurs passageres. Entraine par Tesprit de reaction a des extremites opposecs , il aurait volontiers reduit toute la science aux descriptions de localites, aux details de mceurs, aux indications historiques , sans se soucierde la forme du globe et de la nature des mers, toutes choses etrangeres , dit-il, et indifferentes a la geographie. II eut au moins riionneur de donner aux Grecs les premieres notions exactes (a part quel- ques erreurs) sur les nombreux pays qu'il avait parcourus, sur les cotes de l'Euxin , entre auties, sur la raer Caspienne a cette mer par elle-meme » m econnue apres lui, sur TEgypte, sur la Babylonie, sur la Scytbie d'Europe et d'asseoir la geogra-. pbie sur ces bases etroites , mais sures, ou devait la reprendre au temps de Polybe et de Strsbcn, la geographie bistorique Cinquante ans apres Tepoque ou Herodote acbevait dans la grande Grece ce livre in appreciable des neuf Muses, un autre Grec, un grec- d'Asie , comme tous les savans et les e'crivains que nous avons cites jusquici , Hippocrate de Cos refesait dans un autre but une partie des voyages accompl is par l'historien. 11 etudiait sous les climals les plus tranche's des deux conti- nens ( les seuls qu'il reconnaisse ) , Tinfluence du climat sur la constitution humaine, et dans son traite celebre de I Air et des Eaux, il revelait aux Grecs Timportance de la geographie physi- que, en leur en donnant un admirable modele. L'invasion de FAsie par les armes des Grecs au temps d 1 A- lexandre recnla brusquement l'borizon des connaissances geo- DE LACADEMIE DES SCIENCES. "~, graplnques , et eclaira d'une lumiere immense , cet Orient vers lequel etait tournee depuis long-temps Tattention des Grecs, Des traditions mele'es de fables que Ctesias avait recueilliesdans son histoire , des voyages isole's, des expeditions de guerre, comme la retraite des dix mille , dont Xenophon s'etait fait le geographe , en meme temps que l'historien , avaienl jete a di- verses reprises quelques lueurs brisees sur linterieur du con- tinent. Les courses d'Alexaudre qui dechiraier t , on le crut au moins, le voile lout entier, produisirent en Grece une sorte d'etonnement religieux qu'accroissait encore le pays fabuleux qui en etait le theatre. Comme Bacchus, auquel le comparaient les rheteurs et les poetes-, il l'avait traverse triomphalement jusqu a ses dernieres limites. II y avait trouve au-dela de pays inconnus, des mers inconnues, celles de rinde par exemple, dont la decouverte fut une revolution dans riiistoire de Tan- cienmonde, et par un dernier prodige, les resultats de ses conquetes ne furent perdus ni pour ses contemporains ni pour lui. Lepoque ou le monde de TOrient s'ouvrait ainsi devant l»s armes des Grers coi'ncidait par une correspondance merveil- leuse avec celle ou les sciences essayaient de se reconnaitre et de s'organiser sous Tinfluence de la methode Peripateticienne. Le siecle tout entier devait la subir pour la transmettre aux siecles futurs, et Alexandre l'avait recue plus directement quau- cun de ses contemporains. La conquete de l'Asie fut marquee la premiere dc ce caractere eleve qui attenue les desastres de la guerre, en les fesant servir au moins a la civilisation eta la science. Elle fut, ce que nous appellerions aujourd'hui une reconnaissance scientifique de ce continent inconnu. Pendant que son armee traversait non sans effroi , les deserts et les mon- tagnes de Tinteneur du continent, ou les geometres Diagne'tus et Beton notaient et calculaient ses marches, les amiraux Onesicrite et Nearque en relevaiant les cotes meridionales , de Tembouchure de Tlndus jusqua celle de l'Euphrate, et com- mencaient ainsi ce periple de Tempire que devait achever Pa- 78 ME.M01RES trocles, sous les Seleucides en reconnaissant celles de la mer Caspienne. La vanite du conquerant se rnelait Lien pour quelque chose a ce gout instinctif d'observation et de savoir. A chaque etape de son rapide voyage, il fesait recueillir les monumeiis dela science et les renseignemens de toute espece , et il aimait, dit un ancien , que Ton emourat de nierveilleux et ce voyage et ces exploits. La science qu'il a mieux seryieque personne eut a souffrir des suites de cette faiblesse que tant de gens autour de lui avaient interet a flatter. Les notions geographic quesexactes et precises dans les traites speciaux de Diagnetus et de Beton , souvent cites par Pline,comme elles Tetaient encore dans les memoires impartiaus. de Ptolomce, d'Arislo- bule et d'Eumene , allaient s'empreignant dans les ouvrages des rheteurs et des historiens a gages de cette teinte d'adulation mythologique qui devait par degres faire tomber l'histoire au panegyrique, et le panegyrique au roman. La science pourtant avait puise la premiere a ces sources fecondes delournees trop vite , et toute l'antiquile a rendu au conquerant de TAsie cette justice que formulait plus tard le geographe Strabon « C'est Alexandre qui nous a decouvert la plus grande partie de ce que nous connaissons aujourd'bui du continent deTAsie ( 4 Strab. liv. 1. ch. 1 1 )• La civilisation grecque ne quitta plus ce continent dont Alexandre avait pris possession pour clle. Elle y fonda des villes ; elle y cr<^a des royaumes ; elle y naturalisa sous des formes plus ou moins alterees , la langue , la science , les arts de la Grece, que nos voyages y retrouvent. Les limites que les conquetes d'Alexandre avaient tracees au monde du cote de TOrient furent franchies sur quelques points par les Seleu- cides. La guerre ramenait Seleucus Nicator jusquau-dela de Tlndus ou ses envoyes, Megasthene et Deimaque, recueil- laient ces precieux details sur l'lnde gangetique , les plus exacts que l'antiquite nous ait transmis ; et le commerce rattachait plus surement encore leurs villes somptueuses de l'Ouest a ces riehes contrees d"ou leur venait la soie, et dou on allait leur DE l'aCADEMIE DES SCIEJMCES. "jq rapporler le diamant. Dans le partage inegal de l'heritage d'Alexandre , les Seleucides, s'etaient trouves les maitres de toutes les provinces continentales de lEmpire, et leur atten- tion se porta de preference sur le commerce interieur, sur celui des caravanes. lis en assurerenl ou en faciliterent les routes , celle entre autres qui menait par la Bactriane et par l'Oxus a la Caspienne dont ils faisaient garder les cotes Meridionales, et de la Caspienne au Pont-Euxin. L'un des Seleucides avait forme la projet , realise depuis par la Russie , de joindre par un canal le Pont-Euxin a la mer Caspienne. Places comme leur Empire a I'extrdinite occidentale de cette longue ceinture de cotes, qu'ils semblaient dominer lesLagides d'Egypte s'attacherent plus specialement au commerce mari- time. Ils avaient pour sujets les gens de Cypre, de la Phenicie, des villcscommercantes de lAsie-Mineure, et le genie de leurs peuplessemblait les ramener comme leur interet vers cesrivages oubliesde la mer rouge dont les ports leur ouvraient de riches perspectives. Malgre les dangers des vents reguliers que Ton ne semble avoir bien connus que plus tard, ils etaient parvenus a etablir entre la vallee du Nil et les cotes de l'lnde qu'ils avaient fail reconnaitre jusqua la grande ile de Taprobane , un commerce regulier auquel servaient d'entrepot sur la cote Arabique , les ports de Berenice et de Myos-Hormos recem- ment crees par eux. Lorsque Alexandre avait fonde sur cette plage aride et malsaine du Delta , la premiere de ses dix-huit Alexandries, il ne songeait pas, a coup sur, au commerce de l'lnde, quil ne soupeonnait point encore. II la decouvrit plus tard, il decouvrit par elle, la mer qui ramenait des cotes de l'lnde en Egypte , et rien n'indique que cette decouverte lui en ait fait naitre Tidee. Dans sa pensee , c'etait par la vallee de TEuplirate que devait se faire le commerce entre rOrientet TOccident de son empire ; et Montesquieu a fort bien prouve quil avait fait plus que le vouloir. Mais tant de choses tra- vaillaient de concert a la grandeur future de cette vill e sans parler de la mort d'Alexandre et des revolutions qui arreterent 8o MEMOM.ES ses projels, il y avait tant davenir dans cette position unique a la tete d'une riclie vallee , sur cette mer devenue libre par la ruine de Tyr, en face de cet Occident barbare qui sortait dc son sommeil ; et Ies Lagides surent si bien t/rer parti de tous ces avantages , que leur capitale devint sans effort le centre du mouvement et du commerce de l'Univers. Le canal creusepar Ptolemee Pbiladelphe, entre la brancbe Pelusiaque du Nil et la mer rouge avait resolu le plus baut des problemes de geogra- phic commerciale , et il nous explique seul la prosperite quVit- teignit Alexandrie , et le grand role quelle a joue pendant quelques siecles dans l'histoire du monde. Le moment semblait venu pour essayer de nouveau de for- muler les notions acquises. A aucune epoque encore , une aussi grande masse d'observations et de faits n'avait ete mise en cir- culation , et la science entree sur les pas cTAristote dans Ies voies de Tobservation lui demandait des le debut , avec une sortedimpatience ces syntheses bardies dout le Platonismeavait rajeuni le type, Alexandrie se trouva le centre le plus brillant au moins , de ce mouvement de renovation scientifique , qui agitait en divers sens, toutes les villes Grecques Orientales. Dans aucune de ces metropoles nees comme leurs empires des conquetes d' Alexandre , l'esprit grec ne travaillait avec plus de hardiesse, ces germes feconds de rOrient, qui fermentaient sous ce souffle inconnu , et des princes eclaires s'etaient fait les patrons de toutes ces tentatives , dans quelque sens qu'elles fureut dirigees , scientifiques , philosophiques , reli- gieuses. Les savans que leurs bienfaits allaient chercher dans toutes les villes d'Europe et d'Asie , trouvaient aupres d'eux une hospitalite liberale ; et ce qui etait plus precieux , a cette epoque surtout, une bibliotheque justement celebre, ou les conquetes d'Alexandre avait entasse tousles tre'sorsde la science . Orientale , enleves par lui aux archives de Persepolis, de Baby- lone et de Tyr. Est-ce a ces travaux anterieurs qui ouvraient la voie, et provoquaient des travaux futurs que fecole d'A- lexandrie doit ces tendances plus d'une fois remarquees ; qui DE LACADEMIE DES SCIENCES. 8 I 1'entrainaient vers telle ou telle region du domaide de la science? Cc qu'il ya de certain, au moins , c'est que I'astro- nomie et la geographic qu'elle eclaire furent de toutes les sciences celles dont les developpemens y ont ete les plus rapi- des , et les conquetes les plus reelles. Cest dans les ouvrages d'Eratosthene dont lantiquite nous a conserve de nombreux ffagmens que se presente pour la pre- miere fois avec une sorte d'ensemble , le systeme geographique de Tecole d'Alexandrie. Lasse elle-meme de ses syntheses aven- tureuses , Tecolc Pythagorienne etait depuis quelquc temps en- tree avee le siecle dans les voies de I'experimentation , et ses disciples mele's a Rhodes et dans les iles grecques , aux disci- ples d'Aristote avaient prepare par des observations quelquefois beureuses, les essais de generalisation quallaient formuler les Alexandras. Cinquante ans avant Era tosthene le Peripateticien Dicccarque avait essaye le premier, et essaye avec succes, au temoignage d'Agathemere de determiner astronomiquement les longitudes. Cest a cet essai que semble remonter Tidee pre- miere de cette ligne qui traversait le continent parallelement a 1 equateur, et dont Agathemere nous a conserve quelques distances. Long-temps deja avant cette epoque , on etait par- venu par Tobservation des hauteurs solsticiales du soleil, ou de la longueur des jours a determiner avec un certain degre de precision la latitude des lieux ou leur distance a Tequateur. Mais tant de choses restaient a faire daus ces voies a peine explorees par les Grecs , que" de ce cote au moins , les Alexan- dras eurent plus a creer qua recueillir. Dans ces champs arides de la science ancienne , ou nous n'avons eu a constater encore que des reves bizarres ou des tatonnemens sans suite , c'est quelque chose de nouveau qu'une tentative a la fois rationnelle et systematique de generalisation, et un double interet s'atta- che pour nous a l'essai d'Eratoslhene , car il est reste le type et la base de tous les travaux posterieurs de la ge'ographie astro- nomique. Malgre les asperite's des montagnes et 1'inegalite suppose'e 8 a Mit:uoir.Es du niveau des mers par laquelle il explique \rs courants marins, Eratostbene se representait la masse terreslre comme un corps a peu pres spherique. Pour eoncilier l'crreur unlversellement admise qui regardait les regions equatoriales comme inha- bitables , avec les notions plus precises chaque jour qui prou- vaient le contraire , il avait suppose , c'est Poly be qui nous Fapprend , une zone etroite et elevee qui traversait le continent sous Tequateur meme , et que sa temperature relativement plus elevee rendait babitable sur quelques points. Mais rien n'in- dique , malgre l'assertion de Gossellin qu'il ait tire lui-meme de cette idee systematique aucune conclusion sur le renfle- ment equatorial du spberoide terrestre. Le premier au moins il a tente par des voies experimen tales appreciables pour nous , la mesure du grand cercle de la terre. Des observations as- tronomiques aussi exactement faites que le permettaient les instrumens connus a cette epoque, lui avaient donne 7 i/5 pour difference en latitude entre Syene et Alexandrie dont la distance en ligne droite etait de 5, 000 stades. De ces deux donnees Eratostbene induisit par le calcul la mesure du peri- metre de la terre quil evalua en nombres ronds a 252,ooo stades; et ce cbiffre a etc admis par tous les geograpbes et les aslronomes de Tecole d'Alexandrie. Reduile en mesures modernes d'apres le systeme conteste au reste de Gossellin , revaluation d'Eratostbene excede d'un dixietne et deux tiers le cbiffre aujourd'hui admis de la circonference de notre globe. La terre habitable dans le cercle de laquelle 1'ecole his- torique tenait a ramener et a circonscrire rigoureusement la geograpbie n'est pour Eratostbene quune faible portion du globe terrestre , degagee a diverses epoques de TOce'an dont il suit curieusement les traces. II Tenferme toute entiere entre Tequateur et le pole , et de cette position forcee qui offrait a l'expansion des continens trois fois moinstd'espace , en latitude qu'en longitude, il coueluait que la terre etait necessairemen beaucoup plus longue que large. II representait par les chif- DE LACADEttlE DES SCIENCES. 8 fires 786 et 38o, le rapport de cette proportion longtcmps contestee apros lui. Ces notions erronees auxquelles lebibliothe- caire d'Alexandrie pretait Tautorite de son nom , dominent toute la geographie ancienne, et nous les suivrons jusque dans les derniers travaux de 1'epoque Romaine. Eratostbene au moins les rachetait par quelques verites de details , qui sem<- blent lui appartenir. De la forme de la terre et de ses re- lations astronomiques dont il se faisait des idees exactes, il concluait que les zones babitables dans une partie de la cir- conference devaient l'ctre egalement dans les autres. Tout en se Irompant sur la largeur des contir.ens , il a des notions justes en theorie sur leur etendue en longueur. II sait que la mesure de 70,600 stades qu'il leur donne n'est que le tiers a peu pres du perimetre du globe , pris sous le 36 e parallele, et personne avant lui , ne s'etait fait des idees aussi exactes sur Tunite des mers exterieures, toutes contigues suivant lui, et sur la nature de l'Oceanquil croyait, comme Cbristopbe Colomb navigable en ligne droite, des cotes de liberie, a celles de rinde. L'ensemble des notions d'Eratostbene sur le principe et le mode des divisions geograpbiques de la terre, etait expose theoriquement ilans le 3° livre de ses memoires , et Strabon qui nous a conserve le fond de ce travail d'Eratoslbene sem- ble le regarder tout entier comme son ouvrage. Etait-ce cbez le geograplie Romain , ignorance des travaux anterieurs ou ceux d'Eratostbeney avaient-ils ajoute assez pour lui permettre de les oublier sans injustice? II coupait, dit Strabon, la terre habitable en deux parlies, par une ligne qui ne semble que la reproduction de la parallele celebre de Diccearque et qu'il appelait comme lui le diapbragme. Seulement , le geographe d'Alexandrie a des mesures precises sur Tensemble et sur les parties intermediaires de cette ligne, qaelque reculees qu'elles soient a l'Orient et a l'Occident. Le diapbragme d'Eratos- tbene partait du detroit des Golonnes aux environs du cap sacre , passait par le detroit de Sicile , par les extremites de 84 MEMORIES FAttique , par Tile de Rhodes et quelques autres points toua plus ou moins eloignes de la ligne doite , et venait en lon- geant le Taurus , aboutir a l'extremite de l'Asie au point celobre de Thintc. Cetait sur cette ligne qu'Eratosthene et les Alexandrins comptaient leurs distances en longitude. Une autre ligne plus irreguliere encore et sous laquelle on reunis- sait bizarrement Mcroe, Alexandrie, Byzance et le Borysthene etait censee couper perpendiculairement la premiere a la hau- teur de Rhodes (vers le 36° de latitude), et formait avec elles les bases de la carte d'Eratosthene. II est difficile de decider si ces lignes elementaires etaient dans cette carte , le point de depart de lignes paralleles ou convergentes. Ge que nous savons seulement, cest que deux siecles apres lui, on ne se servait encore que des mesures itineraires pour la deter- mination geographique des lieux; et Slrabon nous apprend que par une methode qui lui etait propre, le geographe d'Alexandrie divisait les continens en grands quadrilateres irreguliers, danschacun desquels il enfermait de vastes pays comme llnde et TAriane. L'observation directe , cette arme que le perfeclionnement de nos instrumens et de nos methodes a mise a la portee d^ tous etait difficile et rare au temps d'Eratosthene. On y suppleait par rerudition a laquelle l'ecole d'Alexandrie semble en tou- tes choses avoir accorde beaucoup. Ou demandait aux livres, comme jadis les sages allaient demander aux sages , de pays en pays , les resultats que Ton se sentait incapable d'obtenir et que Ton negligeait parfois de verifier. Au travail penible de les recueillir dans des monumens de tout age, sous les modes d'evaluation les plus differens, se joignait celui de les mettre en rapport les uns avcc les autres , de les concilier ensuite avec les progres journaliers de la science topographique , et toutes ces difficultes vaincues il restait a faire accepter ces innovations scientifiques a des esprits prevenusou preoccupes. Les premiers livres des memoires geographiques d'Eratosthene etaient con- sacres a refuter scientifiquement les voyages dc Bacchus et de l'academie des sciehces. 85 cTHercule ct les fables de la cosmograpbie bomerique, les lies flottantes etToutre celebre d'Eole , dont il demaudait plaisam- ment qu'on lui indiquat le corroyeur. Cest un sujet d'etonne- ment pour nous que de voir ces grands esprits reduits a une pareille polemique , et cet etonnement redouble quand on voit Strabon un siecle plus lard, se faire le defenseur autantau ,moins que le permettaient les lumieres de son epoque de ces vieilles idees que le temps avait rendues respectables. Un des successeurs d'Eratostbene Hipparque de Niceeparait seul avoir compris ce que cette science traditionnelle avait ne*cessairement de limite et d'impuissant. Le premier il a ose de- mander a robservation,cequererudition etait incapable de lui donner. La vigueur de son genie et lesresultats inaltendus aux- quels elle Ta conduit out justifie cette hardiesseaus yeux meme de ses contemporains: aux yeux de la science moderne, sonnom est le titre le plus reel de cette ecole d'Alexandrie a laquelle Tusage l'a rattacbe. Le mouvement general des etoiles , constate pour la premiere fois, et explique en meme temps que cons- tate par le phenomene qui le produit reellement , la retrogra- dation des points equinoxiaux, le mouvement d'exceutricite apparente des orbites du soleil et de la lune, la distance pro- bable du soleil, la distance precise de la lune a laterre, la cause et les lois des eclipses analysees avecune precision qui lui avait permis d'en dresser des tables pour 600 annees , le mouvement reel des planetcs dont personne avant lui n'avait remarque 1'excentricite et determine les moyens mouvemens, ces decou- vertes fecondcs d'ou date comme le remarque Lalande , Tas- tronomie scientifique, que Tancienne astronomie n'a presque point depassees appartiennent toutes au vieil Hipparque. A Tart de Tobsei-vation qu'il avait le premier rendu fertile , il avait joint un art plus difficile peut-etre, celui d'en titer parti par la comparaison , par Tinduction , par le calcul , ce levier des sciences astronomiques. II donnait pour base a sa trigono- metrie la tbeorie des arcs doubles qu'il avait exposee dans un traite special, et quelques-unes de ses solutions indiquent, de 86 MEMOrRES l'avis des maitres porte d'aval au meine canal , s'est rompu sous la pression de l'eau. i> Un accident du mane genre a eu lieu au canal du Nivernais , une » porte d'aval du canal Saint-Denis, tout en fonte, s'est brise'e sous > le choc d'un bateau entmne" par l'eau du sas qui s'est vide" subitemeu; » par la rupture dela fourrure en bois du poteau busque. » DE LACADKMtE DES SCIENCES. 10^ veniens ; il a dc l'elasticite, dc la ductilite etpcut ctre employe en pieces de faible dimension, pourvu quelles soient convena- blement assemblies : ce qui permet d'obtenir des portes d'une grande legerete , d'une manoeuvre facile. Etudes fakes par les ingenieurs du Canal lateral a la Garonne. Quand les maconneries des premieres ecluses du Canal lateral toucbaient a leur terme, M. Belin , ingenieur en cbef de la premiere section de ce Canal , et moi , nous livrames a des etudes dans le but d'arriver a un systeme de portes en fer qui offrit des garanties de solidite et de duree, et qui lVentrainat pas l'etat dans des depenses trop considerables. Tandis que M. Belin poursuivait l'amelioration d'un sys- teme concu et execute par M. Leblanc (i) ou le fer des entretoises est employe a Tetat de forte tule , je poursuivais une idee toute diffe'rente , et je lui soumettais un premier projet on le fer etait employe a Tetat de bar res laminees. Les observations critiques que M. Belin voulut bien me faire, apres avoir attentivement examine les dessins de ce nouveau systeme de portes, me porterent a modifier quel- ques parties du projet, de maniere a meriter ^approbation tbeorique de cet ingenieur en cbef. Cependant, ce nouveau systeme n'ayant pas recu la sanc- tion de Fexperience, M. Belin nejugea pas prudent de genera- liser d'abord son emploi, et tandis qu'il fesait approuver par radministration superieure, pour les ecluses comprises entre Toulouse et Montauban , le systeme de portes qu'il avait ameliore, le nouveau systeme etait execute en grand a une seule ecluse de cette ligne , a Tecluse n° 8, ou la proximite dun petit eours d'eau pcrmettait d'essayer ces portes avant Vintroduction de feau dans tout le Canal. (I) Les portes de M. Leblanc ont ele execulccs au canal de Bourgogtie, io8 m£moires Poteau tourillon enfonte. Dans le systeme de portes en forte tole, ameliore par M. Belin, le poteau tourillon seul est en fonte. M. Belin a eu la precau- tion de faire jouer ce poteau tourillon , qui nest qu'un grand tuyau vertical , dans une fourrure en Lois qui lui sert de matelas , quand les efforts exerces sur le ventail se reportent sur le tourillon. Conditions remplies dans le nouveau systeme. Dans le nouveau systeme que j'ai propose et fait executer a l'ecluse n° 8 , toutes les pieces de la charpente du ventail et meme le poteau tourillon, sont en barres de fer lamine du meme calibre, assemblies entre elles par des plaques de fonte qui n'ont aucun effort d'extension a supporter , par le bordage en tole qui enveloppe le tout et par des boulons qui relient ensemble toutes les pieces de la charpente et du bordage et n'en font qu'un seul et meme corps. Les pieces forgees et limees sont en general supprimees ; les boulons et quelques pieces de la passerelle sont les seules pieces de sujetion quil n'a pas ete possible deviter. Les montans du eric, les roues du eric et la cremaillere sont en fonte dans les portes executees a Tecluse n° 8. Fac\lite d' execution des portes en banes de fer lamine. Toutes les pieces de la charpente des portes , montans du poteau lourillon, entretoises, bracons, montans du poteau bus- que, montans verticaux, ont pu etre coupees de longueur, soudees et trouees au sortir du laminoir. Dans peu de jours toutes ces pieces furent fabriquees et pretes a ctre mises en place. Les plaques de fonte ne presentent aucune difficulte ; toutes ces pieces sont semblables et n'exigent qu'un seul modele, a DE LACADEMIE DES SCIENCES. I Og 1'exception de la plaque fesant crapaudine femelle et de la plaque qui porte le gond superieur qui joue dans le collier. On peut juger de la facilite d'execution de ce systemede portes par le narre de ce qui s'est passe pour les portes d'essai de recluse n° 8. Quand j'eus arrete les dessins de ces portes, le sieur Remy Gardonnel, jeune mecanicien, eleve de l'ecole des arts de Toulouse, chef ouvrier du sieur Julien, serrurier forgeron de notre ville , me fut designe comme capable d'en faire le modele a l'eclielle du i/5 ; je le chargeai de ce soia, dont il s'acquitta avec intelligence. Le petit modele execute, je le munis de l'inventaire des pieces necessaires pour l'execution des portes de l'ecluse , du modele en bois et en grandeur naturelle de chaque piece differente, et pendant que je faisais executer a Toulouse , a la fonderie des sieurs Delpy et Guiraud , les plaques et petits tuyaux de fonte d'assemblage , j'envoyais le sieur Remy Cardonnel aux forges de Saint- Antoine (Ariege), pour fabri- quer, de sa main, les pieces de sujetion de la passerelle et surveiller l'execution et le forage des barres laminees , ainsi que la bonne confection des boulons , conformement au marche passe avec le directeur de Tusine. Les diverses pieces fabriquees et rendues a pied d'ceuvre , Remy Gardonnel fut mis a la tete d'un atelier d'ajustage et le tout fut monte sans difficulte. L'execution de ce travail a ete faite avec soin et fait bon- neur au sieur Remy Gardonnel. Plaques a" assemblage. Les pieces les plus importantes du systeme sont evidem- ment les plaques d'assemblage, en fonte, des entretoises et des montans verticaux du poteau lourillon. Pour faciliter Tin tell igence de ce mode d'assemblage qui me parait reunir toutes garantics de force et de solidite, au petit I I O MEMOMES modele des portes, cnvoye a l'exposilion nationale, a ete jointe une de ces plaques en grandeur naturelle. En l'examinant attentivement , on peut voir comment l'en- tretoise se trouve encaslree dans la gorge formee par les deux plaques reunies par les petits boulons verticaux , et comment l'entretoise et les poteaux montans sont relies entre eux et avec le bordage en tole par des boulons borizontaux qui serrent le tout contre les plaques en fonte qui servent de moule in- variable au poteau tourillon , forme par le bordage en tole qui recouvre le tout. Bois des entretoises inferieure et super ieure et du cadre contre lequel s'appuie la ventelle. Les bois des entretoises superieure et inferieure sont tormes comme les plaques d'assemblage du poteau tourillon, de deux pieces symetriques reliees entre elles par des boulons verticaux, encastrees dans le vide des plaques de fonte et serrees Tune contre Tautre ct contre la bande de fer des entretoises qui remplit la gorge formee par les deux pieces de bois. Ces bois et les plateaux qui regn'enl le long du poteau tourillon et dans la partie aval des entretoises superieure et inferieure, ont pour but de s'opposer aux fuites de Teau contre les buses et contre les cbardounets, ainsi quau deversement par dessus les portes (i). Un systeme d'assemblage analogue a etc adopte pour les bois qui forment le cadre contre lequel jouc la ventelle. Les parties verticales de ce cadre ont ete formees de trois pieces (I) Le mouvement He l'eau alimentaire dans le Canal lateral , a lieu I ir des flerivations sjieciales qui contournent les &lu?es , et dont la chute sera utilist'e pnr des usines. Co mouvement est independant du jeu ct de la fermelure des portes fji>i uc servent que pour le passage de la navigation. DE I^ACADEMIE des SCIENCES. IH £ coin pour pouvoir etre mises en place et serrees contre les montans en fer. Des boulons relient fortement loutes ces pieces et n'en font qu'un seul corps. Le mode d'assemblage de toutes les pieces de bois rend tres-facile le remplacement de celles qui viendraient a se deteriorer. Epreuve a laquelle Jitrent soumises les portes de Vecluse n° 8. Quand les portes furent mises en place , on les soumit a Tepreuve d'une forte pression. A Taide d'un batardeau etabli a Tamont de Tecluse, on essaya d'abord les portes d'amont en remplissant d'eau la partie comprise entre le balardeau et ces portes , elles furent ainsi soumises a une charge d 1 eau de 3 m 60. Ces portes resisterent parfaitement ; les entretoises du milieu seules prirent une legere courbure de 7 millimetres par l'effet de la pression. Cette courbure disparut des que la pression cessa. Les portes d'aval furent eprouvees sous une charge d'eau de 5 m 00 de hauteur; on avait rempli lesas jusqu'au point de faire deverser Teau par dessus les portes , en laissant a sec le bief daval. Ces portes resisterent comme les portes d'amont. La cour- bure des entretoises du milieu fut naturellement plus forte; elle varia entre 2 et 3 centimetres , diminua et disparut au fur eta mesure que la pression, qui la produisait, diminua et cessa. Passage dun bateau. Le 6 mars i844> M. Tinspecteur divisionnaire de Baudre et plusieurs ingenieurs qui Taccompagnaient , remonterent , en baetau , le Canal lateral, depuis Montauban jusqua Toulouse; ils visiterent les portes de l'ecluse n° 8 , dont la manoeuvre fut I I 2 MEMO I RES faite, en leur presence, avec autant de facilite au moins quaux autres ecluses (i). Poids et prix comparatifs des portes. Les poids des portes d'une meme ecluse, double ventail d'a- mont et d'aval , dans les diffe'rens systemes , peuvent etre , a peu pres , etablis comme suit : Portes en bois , 22,000 kil. Portes en forte tole avec tourillon en fonte, 20,000 Portes en barres de fer lamine , 1 5, 000 Les prix de revient des divers systemes sont a peu pres les suivans : Portes en bois , y compris ferrures et ac- cessoires, 1 o,ooo f. 00 c. Portes en forte tole, avec tourillon en fonte, 17,000 00 Portes en barres de fer lamine , 1 5, 000 00 Les portes en barres de fer lamine sont done plus legeres que les autres ; elles coutent un peu moins que les portes en forte tole et coutent moitie en sus du prix actuel des portes en bois , dont la cherte ira toujours croissant avec la rarete de plus en plus grande des bois de construction. Le prix des portes en barres de fer lamine diminuerait si, au lieudu fer de TAriege premiere qualite , qui a coiite o f. 7 5 le kilogramme, en employait dufer d'un prix inferieur. Ces portes , d'ailleurs , quoique plus couteuses que les portes en bois, sont. cependant plus economiques par leur plus de duree et par leur moindre entretien (2). (1 ) Cette manoeuvre a dte* re'pdte'e plusieurs fois depuis cette dpoque et se re'pe'te tous les jours. (2) Void ce qu'a ecrit M. Minard , dans son cours de construction , pnge 230. « On a fait nussi des portes en fonte et en tole de fer. Beaucoup de portes DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. Il3 Position plus favorable du centre de gravite dans les porle s en for. Lesportes en fer executees sui le Canal lateral a la Garonne sont plus legeres que les portes en bois. En meme temps , le centre de gravite (Tun ventail est beaucoup plus rapprocbe du poteau tourillon que dans les portes en bois. Dans ces dernieres , la construction du ventail est telle que les poids se trouvant a peu pres uniformement repartis, le cen- tre de gravite peut etre suppose au milieu du ventail. Dans les portes en fer , fortotole avec tourillon en fonte , ou barres de fer 1 amine , les gros poids , les pieces de fonte sont du cote du tourillon. Cette circonstance et la plus grande legerete de ces portes en rendent la manoeuvre plus facile ; le collier est bien moins fati- gue ; leur etablissement est plus stable; un seul homme peut les manceuvrer , a l'aide d'une bequille en fer fixee a Textremite de la passerelle. On peut supprimer les arcbets et treuils ne- cessaires pour la manoeuvre des portes en bois. Duree des portes enfer. Quand on est oblige de reconstruire les portes en bois , la plupart des ferrures peuvent etre utilisees dans la construction des nouvelles portes , et cependant les ferrures des portes en bois sont en general mal entretenues. » de cette esp^ceont dte" posdes au canal du Nivernais; elles ne different » desportesanglaisesqueparlatole de fer de 0,003 d'e'paisseur substi- » tuee aux madriers de recouvrement, et par quelques perfectionnemens » dans la disposition et l'assemblage des entretoises. Elles cofitent trois » cinquiemes en sus des portes en bois, mais on doit presumer qu'elles » serontd'unentretien nulquantala fonte, et sans doute tres-faibles, » quanta la tole.» tl4 m£moiues Les portes en fer bien peintes et bien entretcnucs auront , je" crois , une duree illimitee. II sera d'ailleurs facile d'avoir en magasin des portes de re- change toutes pretes pour remplacer celles qui auraient besoin de quelques reparations. force des portes en bancs defer larnine. Les portes de l'ecluse n° 8 , quoique pins legeres , sont cepen- dant plus fortes que les portes en bois ,• les entretoises , prises isolement, sont deux fois plus fortes que les pieces correspon- dantes dans les portes en bois ; il en est generalemcnt de meme pour toutes les pieces. Le mode d'assemblage etant d'ailleurs beaucoup plus parfait dans ces nouvelles portes, que dans les portes en bois, il est evi- dent que tout le systeme offre plus de garanties de solidite. Le systeme des portes de recluse n" 8 peut etre applique a des ecluses de plus grande ouverture. Un avantage des portes en barres de fer lamine, e'est de pou- voir etre appliquees a des ecluses de plus de 6 m oo d'ouverture, sans grande augmentation dans le poids des fers. La force de ces portes ne depend pas , en effet , seulement de la section de la bande de fer qui forme les entretoises et les diverses pieces d'un ventail , mais de Fecartement de ces bandes entr'elles. Enaugmentant cet ecartement , on pourra done ob- tenir, sans notable augmentation de poids, des portes de plus grande largeur et de plus grande force; il suffira de donner plus de profondeur aux chambres des portes et d'augmenter les dimensions des boulons horizontaux , tuyaux et plaques d'as- semblage. La question des portes en fer se r attache a la suppi ession des chdmages sur les canaux. La question des portes en fer nia toujours paru importante, de l'academie des SCIENCES. 1 1 9 non-seulement en elle-meme, mais parce qu'elle se rattahe a la suppression des chomages sur les canaux. Le chomage d'un canal est une chose qui me semble peu en liarmonie avec notre degre de civilisation ; c'est la cessation momentanee de toute relation commerciale ; faire ch6mer un canal, c'est exposer toutun pays aux emanations malsaines des eaux stagnantes et de leurs depots vaseux. Le chomage est necessite par trois causes. i° Le curage du canal et Tenlevement des depots vaseux. 2° Lentretien et la reparation des maconneries. 3° Lentretien , la reparation et le remplacement des portes. En ce qui concerne le curage du canal , je crois que le dra- guage ordinaire , independamment des procede's de chasse ana- logues a ceux qu'on a mis en usage pour les devasemens des canaux des environs de Rochefort, seraitmoins couteux etaussi facile que le curage a sec ; il pourrait se faire tous les jours et n'exigerait qu'un petit nomhre d'ouvriers ; la facilite etl'ecouo- mie du transport en bateau des matieres draguees compenserait, et au-dela, Texce'dant deprix du draguage sur le de'blai. En ce qui concerne l'entretien des maconneries , je crois qu'il est possible de le rendre presque nul , la ou l'on aura soin de faire usage de tres-bons materiaux et d'excelleute chaux hy- draulique. Enfin des portes de rechange en fer que Ton tiendrait en magasin pretes a remplacer celles qui auraient besoin de repa- rations, des grues assez fortes pour enlever en bloc les portes avariees et les remplacer immediatement par les portes de re- change, tels sont les moyens a Taide desquels on pourrait ten- ter , ce me semble , des a present , la suppression des chomages generaux sur les canaux de navigation, en y suppleant par des chomages partiels, et de quelques heures, qui pourraient avoir lieu le plus souvent pendant la nuit. Il6 MEMOIRES £t(DS3i SDR UNE NOUVELLE ESPECE D 1 ANIMALCULE INFUSOIRE ( MONAS SVLPHU- RARJA ) , QUI COLORE EN ROUGE LES SOURCES SULFUREUSES accidentelles de salies ( Haute-Garonne ) et d'enghien , (Seine-et-Oise). Par MM. A. FONT AN et N. JOLY. ( Luc a l'Acadc'mie Royale des Scicnees , inscriptions cl belles-lettres] de Toulouse , seance du!3 juin 1844 ). Des la plus haute antiquite, la couleur rouge de certaines eaux parait avoir attire Inattention des peuples[(i). De tout (1) Dans l'lliade [ xi, 53] Homere decrit ainsi les presages qui pre'ce'- derent le combat entre les Troyeus etles Grecs: .... xara ^'utpo'flsv yixev ( KpcmJ-n; ) Ec'poaj Aiu.axt [AuJaXs'ac it aiSs'poc, ouvsx 1 eu.eXXs IloXXa; itp8tu.ou;*'x£«pa.Xa; Ai$i irpoi'a^Eiv. et lorsqu'il est question des pronostics qui annoncex-ent la mort de Sarpedon, roi des Lyciens, le poete s'exprirae en ces termes : Aiaaros'iidoti; 8k [yia^a; 1 xaTs'-/suEv spa^e , HcdSz cptXov rtjAtiv , xbv oi ria'rp oxXo; Ep.tXXe *8i'ctciv e'v Tpoivi spiguXaKi, tsXo'6i irarpYi;. (lliade,*xvi, |459.;) Pline, dans son histoire naturelle , liv. 2, chap. 36, rapporte qua Rome, sous le consulat de M. Acilius et de C: Porcius, il plut du lait et du sang [lacte et sanguine pluisse]. Nous lisons dans Tite-Live , liv. xxiv.... Mantuce stagnum effusion Mincio amni cruentiim visum , et Romce in foro boario sanguine pluisse; enfin, suivant M. Ehrenberg lui-meme, il parait que c'est d'apres l'observation d'un phdnomene analogue a ceax qui vont etre decrits dans cette Notice , que les^anciens avaient donnd le nom d'EpuOpxTcv 77cXa^o;, mare rubrum,'h la mer qui se'pare l'Afiique fig J- n,.i. a ^ Q a Q ii ™x ^Sr^sfiv ?<^- 'HPt^ /;,/ / q fly.* C^ ^ * © 9 ft : /^ I o i 1 -€* ©■ /;,/ / N Jolv mpetra del. DE L ACADEMIE DES SCIENCES. I 1 n temps on a parle de pluies sanglantes , de fleuves changes en sang , et ces phenomenes ont donne lieu aux explications les plus bizarres , aux terreurs les plus ridicules. Grace aux importans travaax des Swammerdam , des Leuwenhoek, des Ehrenberg , de MM. Auguste et Charles Morren , on salt aujourd'hui que la pretendue sanguification des eaux est due a des causes toutes naturelles. Des vegetaux d'une organisation tres-simple, ou des animalcules le plus sou- vent invisibles a I'oeil nu, tels sont les etres assez peu redoutables auxquelles ilfaut attribuer la rubefaction des eaux douces. Quant a la teinte rouge de sang que prennent chaque annee les marais salans meditefraneens , on se rappelle peut-etre quelle fixa en i836 l'attention de TAcademie des sciences de Paris , et que Tun de nous (M. Joly) fut assez heureux pour mettre fin aux debats que la question avait fait naitre au sein de l'illustre compagnie. Un petit animal infusoire quil designa sous le nom de Monas Dunalii, fut generalement reconnu comme etant la cause unique de ce singulier phe- nomene (i). Depuis cette epoque , les belles recherches de MM. Auguste et Charles Morren (2) , tout en etablissant que la seule couleur rouge des eaux douces peut etre produite de l'Arabie. Le celebre micrographe de Berlin a prouve - que la couleur rouge des eaux de cette mer est due au Trichodesmium erythrceum , « genre d'oscillatoriees, dit M. Charles Morren , dont les faisceaux mon- » tent a la superficie des eaux pendant le jour, sous l'influence de la » chaleur et de la lumiere diurnes, pour redescendre au fond de l'eau » pendant la nuit. » D'apres M. Montagne, une autre espece d'algue, le Trichodesmium Hindsii, colore aussi quelquefois les eaux des oceans Atlantique et Pacifique. Voir les comptes-rendus de l'lnstitut, juillet 1844, page 164. (1) Voir Histoire d'un petit crustace (Artemia salina, Leach) auquel on afaussement attribue la coloration en rouge des marais salans medi- terraneens, suivie de Recherches sur la cause re'elle de cette coloration , in-4°, avec 5 planches, Montpellier 1 840. (2) Recherches sur la rubefaction des eaux et leur oxygenation par les animalcules et les algues, in-4°, avec 7 planches, Bruxelles 1 841 9 Il8 MEMO IRES par vingt-deux especcs de vegctaux et par vingt especes d'ani- maux differens , sont venues nous reveler un des faits les plus curieux dont se soient cnrichies depuis long-temps les annales de la Science. Elles nous ont appris que ces etres dont, il y a deux siccles a peine , nous ne soupconnions pas meme l'exis- tence, exercent une action oxygenante tres marquee sur l'eau dans laquelle ils vivent. Ainsi , tandis que ce liquide distillc et bien aere tient ordinairement en dissolution le -£,.— de son volume d'oxygene et d'azote , dans la proportion de 32 d'oxigene sur 68 d'azote , l'eau renfermant des animalcules microscopiques contient quelquefois 5o a 62 0/0 du premier de ces gaz. Bien plus , la quantite d'oxygene varie suivant les momens de la journee ou 1 on fait Tanalyse du liquide qui la dissout. Le matin et par un tres-beau jour, eile est de 23; a midi , de 48; a 5 heures du soir , de 60 et meme de 61 0/0. La quan- tite d'azote reste sensiblement constante ; celle de l'acide car- bonique est variable. Les animalcules se comportent done , relativement au pbe- nomenequi nous occupe , de la meme maniere que les vegetaux, lesquels exbalent aussi de Toxygene sous Tinfluence de la lumiere solaire ; nouvelle preuve de Tetroite analogie qui tend a confondre les deux regnes au bas de la serie; barmonies admirables jusqu'a present meconnues ou tout-a-fait ignorees. Mais ecoutons le savant professeur qui le premier nous les a fait connaitre. « L'influence de Toxygene, dit M. Auguste Morren, est fort grande sur la qualite bygienique de cette boisson naturelle pour Tbomme et pour les animaux, sur sa maniere d'agir dans la nutrition vegetale, et par consequent sur les arrose- mens : elle est non moins sensible sur le blancbimcnt des toiles , sur la preparation des matieres tinctoriales. L'oxygene variant d'apres llirure de la journee , la saison et les pbeno- menes meteonques, on voil de suite que les consequences de DE L ACADEMIE DES SCIENCES. I IQ notre travail s'etendent a une infinite d'applications dont il serait meme impossible de determiner les limites. II en est de cette decouverte comme de beaucoup d'autres , c 1 est uix premier jalon qui peut mener on ne sait ou. Comme resultat philosophique , il est a remarquer qu'il explique pourquoi le Createur a multiplie d'une maniere si etonnante ces animacules et ces plantes dont nos eaux abondent. On les prenait pour des algues, immondices de la mer et des eaux douces, pour des corps nuisibles , pour des productions de la corruption et de la decomposition , tandis que ces etres sont, au contraire, bien necessaires a rharmonie generale de la Nature. G'est a eux que nous devons la salubrite et les bonnes qualites des eaux , et le soleii exerce sur leurs petits organismes un effet qui tourne tout entier au profit de Thornine.... » (i). II c'tait naturel de penser que les eaux minerales elles- memes ne feraient pas exception a la loi generale, c'est-a-dire , quelles pourraient, de meme que les eaux douces et les eaux salees , nourrir des myriades d'animaux rubefians. Lfobservation directe a coafirme cette conjecture. Charge par M. le ministre de Tagriculture et du commerce de visiter les sources des Pyrenees, dans le but d'en etablir la classifica- tion scientifique et medicale, et d'indiquer les ameliorations a introduire dans les etablissemens thermaux , Tun de nous ( M. le docteur Fontan) se rendit en 184.0 a Salies ( Haute- Garonne ) , et la il fut temoin d'un spectacle tout-a-fait ana- logue a celui que presentent frequemment les marais salans mediterraneans. La source sulfureuse accidentelle qui se fait jour dans cette localite lui apparut coloree d'une teinte lie de vin si prononcee, qu'il crut un moment qu'on venait de rincer un baril a Tendroit meme ou elle prend naissance. Le microscope ne tarda pas a rectifier cette erreur. Quelques (1) Kecherches sur la rubefactioa des eauxj etc., preface, p. vnr. ISO MtfMOIRES gouttes d'eau recueillies sur des feuilles de chene et des mor- ceaux de bois submerges, qui offraicnt une nuance rougeatre, furent places sur le porte-objet, et alors il fut facile de voir des millions d'aniraalcules cole-res de la meme maniere, parcourir en tout sens le champ du microscope. Leur presence expliqua it suffisamment la nuance pourpree du liquide , et celle des de- bris organiques gisant au fond de la petite fosse ou jaillissait la source. Mais ces animalcules etaient-ils deja inscrits dans nos catalogues, ou constituaient-ils une espece jusqu'alors inconnue? Une etude attentive de leur forme , de leur structure , de leurs habitudes pouvait seule nous mettre en etat de repondre a ces deux questions. Voici ce que nons ont appris des observations suivies, faites avec Texcellent microscope de Georges Oberhaeuser. Les infusoires de Salies ont une forme elliptique ou ovale allongee. Dans l'etat de developpement complet, leur plus grand diametre est de — a jq. de millimetre; mais la plupart sont beaucoup plus petits. Ces animalcules sont formes d'une enve- loppe transparente , au dedans de laquelle on apercoit de 4 a 8 points rouges, et doues , au moins en apparence, d'un mouve- ment de grouillement tres-marque. II nous a ete impossible de decouvrir , meme a Taide du microscope solaire que notre sa- vant collegue, M. le professeur Pinaud , a bien voulu mettre a notre disposition, soitdescils vibratiles, soit des trompes fla- gelliformes , aucun organe enfin qui puisse servir a expliquer d'une maniere satisfaisante la rapide locomotion de ces petits etres , et encoi-e moins le tournoiement dans le sens longitudi- nal quils executent sur eux-memes avec tant de vitesse. La description qui precede prouve incontestablement que nos animalcules appartiennent a la famille des Monadincs, et meme au genre Monas , le plus simple de teus. Quant a Tespece , evidemment ce n'est point la Monas Dunalii ( Disel- misDwialii, Dujardin) , que nous avons si souvent observee dans les marais salans du midi de la France. Or , en compa- rant les infusoires de Salies avec les Monas erubesccns,Okenu DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 121 et vinosa cTElirenberg , seules especes colorees en rouge ou en rose connues jusqu'a present , nous sommes portes a croire que nous avons sous les yeux une espece nouvelle , au moins- pour nos contrees. Uhabitat vient encore a l'appui de cette de- termination. Nous donnerons done a notre animal le nom de. Monas sulphuraria , et nous le decrirons ainsi qu'il suit : Monas corpora ellliptico, vcl oblongo-ovato, medio interdiun , sinuato. uno longiore quarn lato , ^ — ^ millimctriattingens, volutando procedens T vacillans , rosea aut potius vinosa ; socialis. Nous avons vu ces animalcules se reproduire par division spontanee; nous les avons vus se tenir deux et rneme trois en- semble , et tourner, ainsi groupes,sur leur axe longitudinal; mais nVyant pu etudier leurs mceurs daus les lieux qu'ils ba- bitent, nous avons prie M. Abadie, pliarmacien aSalies,de faii-e a cet egard quelques observations qu'il a bien voulu nous transmettre et que nous reproduisons ici avec confiance. Lorsque le temps est beau et que le soled luit , les monades montent a la surface de l'eau et lui donnent cette teinte lie de vinquinousa tant frappes. Souvent meme ils y forment des especes de plaques ou amas irreguliers , plus fortement colores que le reste de la superficie. Ces plaques out plusieurs pieds de long , sur un ou deux pieds de largeur. Lorsqu'il pleut, quand la temperature est basse, ou quand la source n'est plus eclairee par les rayons du soleil , nos mo- nades quittent la surface des eaux, et vont se placer sur les feuilles , les brandies et les cailloux qui en tapissent le fond. Du reste, les observations de M. Abadie sont pleinement confirmees par celles que Tun de nous a faites il y a pres de cinq' ans sur les Monas Dunalii, et elles s'accordenl parfaitement' aussi avec les resultats que MM. Charles et Auguste Morren out consignes dans leur remarquable travail, sur la Rubi-factioh des eaux ctleur oxygenation par les animalcules et les algues; En raison de fanalogio qui existe entre les eaux de Salies eL d'Enghieii , nous esperions trouvcr dans cette dernicre localile 122 MEMOIUES nos Monas sulphuraria. Auprintemps de 1841, fun de nous a puseconvaincre«Mque l'analogiene nous avait pas trompes. Memes animalcules , meme forme, meme grandeur ou plut6t meme petitesse, meme coloration, memes mouvemens, tout, en un mot, lui rappelait la source de Salies ; seulement a Engliien, lesMonas sulphuraria etaient melees a lasulfurairc dont le canal de fuite de la fontaine etait presque rempli (i). M. leprofesseur Richard, de Tlnstitut, a qui M. le docteur Fontan a fait voir ces animalcules , les a considered comme tres-voisins de nos Monas Dunalii, dont ils ne different, essentiellement, que par l'absence des trompes flagelliformes , et il n'a pas liesite a les rapporter a une espece nouvelle pour la taune du bassin sous- pyreneen. On vient de voir qu'une etude attentive nous a ame- nes a adopter l'opinion de cet illustre botaniste. Un fait digne de remarque et qui prouve de plus en plus que, semblables sous ce rapport aux animaux les plus parfaits, les plus petits etres de la creation sont soumis dans leur distribu- tion geographique et dans leurs stations a des lois d'une eton- nante et admirable precision, c'est que jusqu'a present nous n'avons rencontre les Monas sulphuraria que dans les sources sulfuro-calcaires accidentelles, froides et tres chargees du prin- cipe sulfureux. Nous n'en avons jamais vu dans les eaux sulfu- xeusesnaturelles des Pyrenees. Nous ne terminerons pas cette notice sans rappeler que M. Charles Morren a trouve, dans une source sulfureuse des en- virons de Liege, une monade quil a designee sous le nom de Monas rosea (2) , et qui presente avec la notre des ressemblan- ces telles, que nous sommes disposes a regarder les deux especes comme identiques, S'il en etait ainsi, la denomination specifi- que que nous avons adoptee, devrait etre consideree simolement (I ) On doit la decouverte de la sulfuraire a M. le docteur Fontan, qui a prouve que cette nouvelle espece d'algue avait eHe" a tort confondue avec la bare t; in (2) Loc. cit. p. 73, fig. 25, 26 et 27. DE LACADEM1E DES SCIENCES. 1^3 comme synonime de celle du savant Beige, et M. Ch. Morren aurait sur nous l'avautage d'une priorite acquise par la publi- cation de son travail en i84 r i mais ses observations scraient rc'ellement posterieures aux notres. EXPLICATION DE LA PLANCIIE. A. Fig. I. Monas sulphuraria [Fontanet Joly). Vues a un gros- sissement de 350 diametres. Fig. 2. Cristaux de soufre qui se sont deposes sur le porte- objet du microscope, apres ^'evaporation de la goutte liquide liabitee par les Monas sulphuraria. — a sulfuraire. Fig. 3. Couleur que prend a certaines e'poques de l'anne'e l'eau sulfureuse oil vivent les Monas sulphuraria. B. Fig, 4. Discercea purpurea ( Aug. el Ch. Morren ) a divers degres de developpement. Fig. 5. Plaque de verre avec la teinte que donne le Discera?a purpurea , soumis a Taction de la cbaleur et d'uae vive lumiere. N. B. Nous empruntons ces figures a MM. Aug. et Ch. Morren, afin de donner une idee de la richesse des teinteslque [certains animalcules peuvent connnuuiquer aux eaux dans] lesquelles ils habitent. Nous reproduisons dans le meme but quelque-unes des figures qui accoiupaguent les reciierches que Tun de nous" (M.f,JoIy)>a pu- hliees sur la coloration en rouge des Marais salans mediterraneens. C. Fig. 6. Monas Dunalii {Joly). A divers degres 'dejleveloppe- inent. Grossies 420 fois. Fig. 7. Eau rouge puisee, par un beau jour d'e'te, a la surface des marais salans mediterraneens. Fig. 8. Eau rouge puisee a une certaine profondeur^e^comple- tement repose'e. La zone rouge, fortnde sur les paroisdu vase^est due aux Monas. Dunalii, qui sont montc'es en grand noinbrc a la surface du liquide ia4 memoihes mm® sur le wid dtt remitz ( Parus penduUnus , LlNI*. ) , Par M. MOQUIN-TANDON ; Lue le 25 avril 1844. he Remitz ou Penduline (i), appele* par quelques auteurs Mesange de Pologne ou de JYarbonne, et par cTautres Mesange des saules ou des marais (a), est sans contredit un des oiseaux les plus remarquables parmi les passereaux qui vivent en Eu- rope. Cet oiseau developpe une industrie fort singuliere dans la construction de son nid. Aucun passereau , soit en France , soit en Europe, n'en produit d'aussi bien fait, ni d'aussi curieux. Le nid du remitz nest pas ouvert en forme de coupe ou de ca- lotte comme celuiduplus grand nombre des oiseaux, maisferme en haut et plus ou moins arrondi ; il presente la form* d'un sacou d'une bourse. Sur le cote , vers le baut , se trouve une petite porte a peu pres ronde, qui se prolonge en tuyau court, mince, cylindrique ou conicocylindrique, borizontal ou dirige oblique- ment de baut en bas, et comme tronque en avant. Dans quel- ques circonstauces, d'apres Aldrovande, on y voit deux petites (1) L' oiseau de"crit par Montbeillard, sousle nomde Penduline et 6gure" parmi les planches enlumindes de Buffon , sous celui de Mdsange de Languedoc ( Parus Narbonnensis Gmel ), est un individu jeune de re*- mitz, aii sort ir flu nid. (2) Aur environs de Nfmes, on l'appelle aussi Pigre , mot qui signifie lent, paresseux (piger) et qui indique que cette mesange est moins vive, moins remuante que les autres. Celte denomination pourrait venir aussi, suivant la remarque de M. Crespon, de ce que son cri est laugoureux et s'exprime par les mots piir, piir... de l'academie DES SCIENCES. ia5 portes, de maniere que la m&ange peut entrer et sortir du nid sans avoir besoin de se retourner ( i ). Quand on renverse le nid du remitz sur le c6te\ l'ouverture tournee vers le haut , il ressemble alors grossierement a un demi-bas delaine (2), ressemblance a laquelle la nature et l'as- pect de son tissu aident beaucoup. Aussi, aux environs de Nimes, les babitaus de la campagne ont-ils donne a la mesange qui le construit le nom de Debassdyre,fabricant de bas. Ce petit chef-d'oeuvre d'architecture parait plus ou moins allonge, suivant l'age de l'oiseau et suivant les circonstances. Gelui que j'ai l'honneur de presenter a l'Academie ressemble a une petite cornemuse dont on aurait raccourci le tuyau. C'est la forme la plus ordinaire (2). D'autres fois le couloir, termine par l'ouverture , n'existe pas et le nid adopte la figure d'une besace, d'un ceuf ou d'une poire , comme celui de la mesange a longue queue. Quand ce curieux berceau est pourvu de deux petites portes, celles-ci sont gene'ralement de grandeur inegale (Thienemann); Aldrovandea donne la figure d'un nid qui presente deux ourertures parfaitement semblables (3). Le nid du remitz est toujours suspendu , par la partie supe- rieure, aux rameaux flexibles des trembles , des saules , des ta- maris et des autres arbres ou arbustes qui bordent les ruisseaux ou les marais (4). G'est pour cela que plusieursornithologistes ont designe le remitz sous le nom de penduline (pants nidum suspendens ). G'est avec des fibres de chanvre , de lin (5), d'ortie, avec des (I J Figurant [nidi] avis mutat , nam ut plerumque units ei ingressus est, nonnumquam tamen sunt duo. Ornith., lib. xvn, p. 321. (2) "Void ses dimensions : haut., 17 centim.; diam. transv., 11 cent.; long, du couloir, 3 cent, et demi ; diam. de l'ouv., 3 cent. ; e*paisseur de ses bords, 4 millim. — II pesait 55 grammes. (3) Ornith., 1. c, pi. 12, fig. 28. (4) Les Remitz paraissent choisir de prdfe*rence les trembles. (5) M. Thienemann pre'tend que cet oiseau n'emploie jamais les fibres 1 26 MtMOIttES tiges de graminees, et mdme avec des brins de laine etdes ra- cines de chiendent que le nid est attache et suspendu. La lon- gueur du lien varie beaucoup. M. Schinz, de Zurich, a figure" dans son ouvrage sur YHistoire naturclle des nids ouvrages et des ositfs des oiseaux, un nid de remits qui rnavait ete apporle en 1823, des environs de Saint-Gilles (Gard). II etait suspendu a un vieux tremble, sur les bords du petit Rhone (1). Le lien de ce nid est long seulement de quatre centimetres et demi (2). Un de mes amis decouvrit, il j a dix ans , un autre nid, aux environs de Gignac , pres de Montpellier , sur les bords de l'Herault; celui-ci prescntait un lien d'environ trois decimetres. Je dois faire observer que le nid de Saint-Gilles avait la forme d'une cornemuse et que celui de Gignac etait a peu pres ovoide. Ainsi suspendu par un lien flexible , ce joli berceau est dou- cement balance a la surface de la riviere ou du marais, ou se trouvent en abondance les petits insectes dont se nourrisseut les r&nitz. II est digne de remarque que Touverture du nid , quand il est place sur le rivage, se trouve toujours du cote qui fait face a la riviere ou au marais. Les nids des remits sont composes avec les aigrettes des chardons, des liondents, des scorzoneres, avec les poils veloutes des masse-d'eau, avec les fibres de quelques caillelaits (Thie- du chanvre ni du lin ; mais il rapporte plus loin, dans le meme article , un passage d'Aldrovande, qui declare manifestement le contraire. Cons- tabant autem intus ex lanugine ilia, qua; generatitr in salice vetica et populo, extra ex lino et cannabe. (Ornith. , lib. xvn, p. 521 .) Je me suis assure* plusieurs fois de la verite* de cette derniere assertion. (1) C'est M. le gdueYal Fregeville qui voulut Lien me communiquer ce nid, dont voici les dimensions : hauteur, 13 centim. ; diam. trausv. , 9 cent.; long, du couloir, 1 cent.; diam. de l'ouverlure, 3 cent.; dpaisseur de ses bords, 4 millira. — Poids, 60 grammes. (2) Dans la figure de M. Schinz , le lien suspensenr est horizontal et non vertical. C'est une erreurqui vient dece que la boite qui avait servi au transport du nid etait petite, et qu'il fallut , pour y faire entrer cc dernier, comber forlcment son lieu et changer ainsi sa ditectiou normale. DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. I 27 nemann) , avec celles des Triglocbin , mais surlout avec la bourre legere et soyeuse qui entoure les chatons ou les graines des saules et des peupliers. On y trouve aussi du duvet , du poil, du crin et d'autres matieres animales ; mais c'est seule- ment quand les oiseaux n'ont pas eu a leur portee les substan- ces vegetales dont il vient detre question. On nia envoye , des environs de Pezenas, un nid de remits presque entierement compose de laine de mouton (i), dont le tissu exhalait encore une odeurde suint tres-prononcee(2). Les remits rapprochent les inateriaux qu'ils ont cboisis ; ils les entrelacent, les feutrent , les collent et produisent ainsi une sorte de drap epais , serre et resistant. Ils fortifient l'exterieur avec des fibres et de petites racines qui penetrant dans la tex- ture et en forment en quelque sorte la charpente (Montbeillard). Ils arrangent ensuite , dans Tinterieur , une coucbette , placee au fond, composee de plumes, de duvet et de materiaux tres- fins et tres moelleux. Les nids des remits sont en general grisatres ou blancbatresj mais leur couleur varie un peu suivant les elemens qui les composent. Ceux qui sont faits avec le duvet des saules ou des peupliers, paraissent plus blancs que ceux pro duits avec les masse-d'eau. Les nids composes avec la laine sout d'un blanc legerement roussatre; celui que M. Scbinz a figured celui que TAcademie a sous les yeux , se font remarqu er par une teinte grise assez foncee. Plusieurs auteurs ont parle avec plus ou moins d'exactitude, (l)Iletaitea forme de cornemuse; hauteur, 17 cent ; diam. transvers. 12 cent, j long, du couloir, 2 cent.; diam. de l'ouverture, 5 cent, et demi; epaiss. de ses bords, 5 millim. — II pesait 66 grammes. (2) J'ai trouve, dans les Pyrenees , un nid de Me'sange charbonniere entierement tresse avec du poil de rCnard et exhalant encore d'uue ma- niere ties-sensible l'odeur musqui^e parliculiere a ce poil. [Ornith. cana- rienne, page 17.] 128 M&MOIRES dunid dont il s'agit. Aldrovande (i), Bonnani (2), Monti (3), Titius (4), Rzaczynski (5), Montbeillard (6) , Schinz (7), et Thienemanu (8) l'ont decrit ou figure. J'ai pense que 1'Acade- mie verrait avec plaisir un des produits les plus admirable* de Findustrie ou de Hnstinct des oiseaux.Le nid que j'ai Thonneur de lui presenter a ete trouve aux environs d' Avignon, sur les bords du Rhone; il etait suspendu a un rameau de jeune trem- ble, par un lien etroit etassez long. Les remits habitent la Pologne , la Russie , TAutricbe , la Hongrie, l'ltalie et meme la Silesie. On les observe rarement dans le nord et dans le centre de la France. Mais on les ren- contre assez frequemment dans nos departemens meridionaux. On les voit surtout sur les bords du Lez , de l'Herault , du Rhone , de la Durance et du Gardon. Le male et la femelle travaillent ensemble a la construction du nid ; il leur faut de 18 a 20 jours pour Tacbever. On est vraiment surpris de cette activite , quand on compare le vol ume et la perfection de Touvrage a la taille et a la faiblesse de Toi- seau (9). D'apres les observations deM. Barridon, deBeaucaire, cite (1) Uliss. Aldrov. Ornith. Francofurt, 1610, in-fol.'loc. cit., tab.M fig. 27, 28. (2) Mus. kirker. Romce, 1 709, pi. (3) Cajetan Monti, comment, instil. Bonon., t. 1 1, p. 2 et 56, pi. 7. Voy. aussi Rozier, Obs. sur la Physique, Paris, in-i", t. 4, 1 774, p. 468, pi. 2, fig. 2. (4) Daniel Titius, Parus minimus, Polonorum remitz , Bononiensium pendulinus. Acced. tab. cen. big., Lipsice, 1 755, in-i". (5) Auctuar. Polon., p. 402. (6) Buffon, Hist, nat., ed. m-12, Paris, 1 779, MO, p. 1'4l . (7) H. R. Schinz, Beschreib. undAbbild. derkiinstl. nest, und Eier... Zurich, 1819, i7i-4°, p. 28, pi. 33. (8) F. A. L. Thicneman , Syst. darst. der Fortpfl. VogclEurop. Leipsig, /«-4" 3, 1 829, p. 1 3. (9) L'oiseau pnfsente a peu pies 1 2 cent, de longueur DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 1 29 dans rornlthologie provencale de Polydore Roux, quand les remits travaillent a leur nid , ils ont soin dc se menager une f econde ouverture opposee a l'ouverture ordinaire. Apres avoir entrelace avec le bee et les pattes les materiaux qu'il apporte , loiseau, qui est entre par une porte, se sert de Tautre pour sortir. Quand Touvrage est termine, le remits ferme une des deux ouvertures, laissant toujours libre celle qui est tournee du cote de l'eau ; celle-ci , comme je l'ai dit plus haut , se trouve generalement percee a Textr^mite d'une sorte de couloir. Poly- dore Roux a vu un nid a moitie fait , muni de ses deux portes. La ponte des remits est de quatre ou cinq ceufs , rarementde six ou sept. Ces ceufs ressemblent a ceux des hirondelles de fe- ne' tre , mais ils sont plus petits (Naumann) ; ils presentent une enveloppe assez allongee, tres-mince, un peu matte, d'un blanc d'ivoire , quand l'ceuf est recemment pondu, et d'un blanc pur quand il a ete vide (1). Bechstein et Temminck sesont trompes , quand ils ont parle de petits points rougeatres, distribues sur la coquille, comme sur les autres ceufs du groupe des mesanges. La femelle fait deux pontes par an, la premiere en avril ou mai, la seconde au mois d'aout ou de juillet. (I) Ils ont 15 millim.de grand diara. et 10 millim. environ de diam., Iransv. ; leur coque vide pese 6 centigr. ;3o MEMOIRES SI It UX 2 centigrammes (2). II offre d'un c6te un aplatissement de trois centimetres et demi de diametre. Sur les bords de cette depression , on remar- que des rayons creux ou des plis , inegaur en profondeur et en longueur , disposes avec assez de symetrie ; de telle sorte que la partie deprimee de la coque represente assez Jidelement la fi- gure dun soleil (3 ). J'ai compte sur cet ceuf a3 ou 24 rayons plus ou moins distincts. Les plus grands , au nombre de 6 , peuvent avoir 6 millimetres de longueur. Ce phenomene de teratologic est assez facile a expliquer. Tout le monde sait quefceuf de foiseau , compose, dans le principe , du jaune ( vitellus ) et du germe ( cicatricule , se detacbe de la grappe de Tovaire , qu'il est saisi par le pavilion , qu'il descend dans l'oviducte , que vers la partie moyenne de celui-ci , il est recouvert d'une matiere epaisse et glaireuse ap- pelee blanc ( albumen ) ; quun peu plus bas , dans le meme ca- nal , il est revetu par une membrane epaisse et resistante qui Tenferme entierement ; et , quenfin , cette membrane s'incruste bientot de dep6ts terreux , calcaires qui la transforment en une enveloppe solide , mais fragile ( coque). (1) Un ceuf de poule ordinaire pre*sente de 5 a 5 centim. et demi de diam. longil, et de 3 et demi a 4 cent, de diam. transv. — L'ceuf mons- trueux de Klein depasse un peu les mesures normales; il a 6 cent, et demi de diam. longil. et 4 cent. 7 millim. de diam. transv. (2) La coque d'un ceuf de poule ordinaire pese de 440 a 700 centigr. (3) La figure de cet ceuf resscmble beaucoup plus a un soleil que celle de l'ceuf de Theodore Klein. DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 1 33 La coque est d'abord mince et molle ; elle s'epaissit et se durcit peu a peu. Supposons que l'ccuf , avant la solidification de sa membrane, rencontre un obstacle , qu'il eprouve un effort quelconque dans une partie de sa substance. ( Une organisation vicieuse de l'oviducte, une blessure dans ses parois , un corps etranger, un choc violent , peuvent entraver la formation de la coquille ). La partie genee s'aplatira plus ou moins , et il se formera , sur une portion de l'enveloppe non durcie, une depression d'autant plus prononcee que Tobs facie aura ^te plus fort. Or , il est impossible d'aplatir une portion d'une enveloppe membraneuse et elastique , spherique ou ovoide, sans determi- ner a la peripheric de la surface deprimee , une suite de plis plus ou moins saillants et plus ou moins egaux. Etlorsquela matiere calcaire se de'posera sur la membrane pour la transfor- mer en coque , les plis ou rayons dont il s'agit perdront peu a. peu leur nature molle et elastique , et deviendront durs et permauens. Par suite du depot de Telement calcaire , les plis faibles seront presque effaces, et tous les autres plis, meme les plus grands, se trouveront diminues ou adoucis. C'est tout juste ce qui est arrive dans Tceuf monstrueux dont j'ai rhonneur d'entretenir l'academie , et sans doute aussi dans tous les ceufs analogues ousemblablesqui ont ete decrits par les auteurs. On concoit tres-facilement, d'apres ce qui precede, pourquoi les soleils n'ont jamais ete observes aux deux extremites jie l'ceuf. On congoit aussi , qu'un ceuf monstrueux de ce genre , peut etre pondu dans le temps (Tune eclipse , lors du passage dune comete , et meme une heure apres minuit , sans qu 1 il y ait de rapport necessaire entre cette ponte et l'heure de la nuit , ou les mouvemens des corps celestes. Si uue poule , donnant naissance a un ceuf monstrueux , a 9 1 34 MEMOIRES chante ou crie plus fort que de continue , cela vient sans doute de ce que raccouchenient etait difficile et douloureux. Et cette circonstance peut s'expliquer tres-naturellement par la pre- sence d'un corps etranger dans l'oviducte, par la forme ou le vo- lume insolite de l'ceuf pondu , et par une structure plus ou moins vicieuse, ouune maladie plus ou moins grave dans les organes de la poule. DE LACADEMIE DES SCIENCES. 35 20 Ml. MOIRES deux pointes metalliques en regard, je la fais glisser sur sa sur- face en operant de la maniere suivante : Je pose sur un coussin de cartes une petite feuille de papier enduite de bromure ou d'iodure d'argent et bien secbe. Sur la face preparee qui se trouve en debors , j'etablis , en les faisant toucher le papier, les deux pointes d'un excitateur universel , a une distance de 4 , 5 et meme 6 centimetres. Je fais passer fetincelle dune bouteille bien charge'e , d'une pointe a Fautre, et la trace de cette etincelle est instantanement imprimee sur le papier par une trainee rougeaUe , qui en dessine tous les contours , toutes les sinuosites et qui ressemble a une veritable egratignme. II me parait assez curieux d'avoir ainsi obtenu , malgre tout ce qu'il y a de fugitif dans son apparition , la forme si capri- cieusement brisee de Fetincelle electrique , dessinee par elle- meme avec toute Fexactitude possible. 23. Quand on fait Fexperience plusieurs tois de suite en laissant les pointes de Fexcitateur a la meme place , il est tres rare que Felectricite , pour aller de Tune a Fautre , suive deux fois le meme chemin , au rnoins en totalite , meme en char- geant la bouteille par le meme nombre de tours de plateau. Ce n'est que lorsque les pointes sont tres rapprocbees que retincelle, a laquelle le papier sert de conducteur imparfait, suit une ligne sensiblement droite. Des que leur distance de- passe a ou 3 centimetres , la marcbe de Felectricite devient tres irreguliere. Qnelquefois elle decrit une espece de demi- circonferencc tres etendue. II arrive souvent qu'elle se divise spontanement en deux ou plusieurs branches el forme alors une trace fourchue. D'autres fois, surtout si Fappui sur lequel le papier repose n'isole pas bien , elle perce ce papier de deux ou plusieurs trous ct passe en partie sur la face superieure , en partie sur la face inferieure. Si les deux faces sont egale- ment recouvcrtes de bromure ou diodure d'argent , la trace de Fetincelle qui se trouve inteirompue entre deux trous cons^cu- tifs sur un des cotes, se continue entre ces memos trous du cote oppose. comme on peut en juger par les epreuves que je mets sous les yeux de 1' Academic. L'empreinte des etincelles electriques re- produites avec toutes leurs sinuosites, et le nouveau systeme d'electrograpbies qui en resulte, sont deux experiences qui me paraissent dignes de prendre place desormais dans les cours de physique. Conclusions. 25. En resume, on peut deduire de ce qui precede les faits suivants: lo Une serie continue de tres petites etincelles electriques noircit en tres peu d'instans une plaque de Daguerre iodee. La decharge de la bouteille de Leyde y forme des taches cir- culates , analogues a celles de Priestley et d'une regularity parfaite ; 2 Une serie d^tincelles tres faibles tombant au meme point sur une plaque de Daguerre non iodee y forme a la longue des taches irisces , decrites drja par M Mattcucci; mais en outre , des les premiers instans apres le jaillissement de ces petites etincelles , et avant que la lacbe apparaisse d'elle-meme? la plaque d'argent ainsi que des plaques de cuivre , de zinc- DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 1 63 se trouve affeetee par le fluide electrique , de telle sorte que la trace de son passage y devient immediatement visible a la maniere des images de Moser, quand on dirige sur elle le souffle humide de Thaleine ; 3o Les papiers enduits de olilorure , iodure et bromure d'argent, sout impressionnes aussi facilement et plus facile- ment meme par le fluide electrique que par la luniiere. Inac- tion du fluide electrique est independante de raction prealable ou simultanee des rayons lumineux ; 4o La coloration des papiers puotographiques par l'elec- tricite statique est un exerople nouveau de decompositions chimiquesoperees par cette electricite comme parcelle des piles voltaiques. Elle fournit une nouvelle distinction entre les pro- prietes dn fluide positif et celles du fluide negatif. — L'elec- tricite negative noircit rapidement les papiers enduits de bro- mure ou d'iodure d'argent qui n'oiit pas ete impressionnes par la lumiere. — L 1 electricite positive ramene au blanc jaunatre les papiers noircis par la lumiere ou par Telectricite negative; 5o EnQn la sensibilite electrique des papiers pbotographi- ques permet de conserver la trace exacte de l'etincelle a la- quelle donne naissance la decharge d'un condensateur, et offre un moyen nouveau et infaillible de produire instantaneAient toutc sorte de dessins electrographiques. '64 M1.AIGUU-.S Sur la preparation dc T oxide de. car Bone, Par M. FILHOL. M. Pelouse vient de publier un Mtlmoire fort etendu sur l'acide lactique. Parmi les reactions fort curieuses que produit cet acide eu agissant sur d'autres corps, il en a signals une qui lui a paru assez importante; voici quelle est cette reaction : Si Ton fait uu melange d'acide lactique et d'acide sulfuri- que concentre , ce dernier acide etant en grand exces , on obtient, en echauffant legerement le vase qui le renferme, un abondant degagement d'oxide de carbone pur. M. Pelouse pro- pose, en consequence, de preparer Toxide de carbone par ce procedc , qui le fournit tres pur, et avec la plus grande fa- cilite. En reflechissaut aux rapports qui existent entre le sucre et l'acide lactique , j 1 ai ete porte a penser qu'il ne serait pas impossible que la meme reaction s'etablit , si dans le melange precedent on substituait le sucre a l'acide lactique. La formule du sucre de canne cristallisee est la suivante : c 24 H 22 II celle de l'acide lactique hydrate est representee par c 24 H 24 Q 12 2 Ainsi done , si des elemens de deu:-; equivalens d'acide lac- tique on retranche les elemens d'un equivalent d'eau , on tom- bera sur la formule du sucre de Cannes cristallise. Si Ton admet avec M. Guerin-Vary que le sucre d'amidon DE LACADEMIE DES SCIENCES. 1 65 a pour formule c 24 h 24 o 12 ? 011 voit que deux atomes d'acide lactique renfermeraicnt juste les cilcmens d'un atome d 'ami- don anhydre. J'ai cbauffe dans 1111 petit matras environ 20 grammes de sucre de canne avec 80 grammes d'acide sulfu- rique concentre; le melange etant maintenu a une chaleur tres douce , une reaction vive s'est bientot manifested , un de- gagement tres abondanL de gaz s'est produit, alors la masse s'est tumefiee , a noirci, et est bientot devenue presque solide; j'ai arrete alors l'opera'.ion : viagt grammes de sucre m'ont fourni environ deux litres de gaz. Ce gaz etait d'abord un peu nebuleux , mais il perdit sa nebulosite par un sejour de quelques minutes sur l'eau , il etait incolore , avail une tres legere odeur empyreumatique , ue rougissait pas le tournesol ; approcbe d'une bougie enflam- mee , il brulait avec une flamme bleue. J'ai constate enfin, par Tanalyse eudiometrique , qu'il etait forme d'oxide de carbone presque pur (1); j'ai reussi egalement , en substiluant au sucre de canne du sucre de fecule , et meme de l'amidon. II eut ete bien curieux , sans doute , de suivre la serie de transformations que subit le sucre pour produire ainsi de i'oxide de carbone : mais ce travail , dont j'espere pouvoir m'oc- cuper bientot , sera sans doute long et difficile ; j'en ferai A'ailleurs connaitre les resultats a l'Academie lorsquils me paraitront dignes d'attirer l'attention de ses membres. Je n'hesite pas a penser que ce procede simple , d'une execu- tion facile et economique , sera adopte dans les laboratoires pour la preparation de I'oxide de carbone. (1 j II renferme un peu d'acide carbonique, qu'un lavage a l'eau de chaux lui enleve facilement. i66 M^MOIRES ST(D^12 SUR La preparation de Viodoforme , Par M. F1LHOL. Les meilleurs procedes connus pour la preparation de l'iodo- forme, fournissent rarement au-dela de 12 a i4 de ce produit pour cent d'iode employe, le reste de ce metallo/de passe a l'etat d'iodure alcalin dans les eaux meres ou il se trouve mele avec 1'exces du carbonate dont on s'estservi. Ayant eu occasion de preparer dans ces derniers temps des quantites assez notables d'iodoforme, et nayant pas Vemploi de la quantite fort considerable d'iodure alcalin qui se produit, j'ai reussi en modifiant les procedes deja connus , a produire en iodoforme jusques a 45 pour cent du poids de Tiode employe. Voici comment j'opere : Je prends : Carbonate de soudecristallise , 200 grammes. lode, 100 Eau , . . . 1 1000 Alcool, 100 Je fais dissoudre le carbonate de soude dans Teau, jajoute cnsuite Talcool , je chauffe le melange a une temperature de 60 a 80 degres centigrades , et j'y projette Tiode par petites por- tions jusques a ce qu'il soit entitlement dissous , et que la liqueur soit decoloree : l'iodoforme apparait vers la fin de Toperation dans la liqueur cbaude , et se depose au fond de celle-ci , je fillre le liquide noa refroidi pour rccueillir t•ettc• DE ' LACADEMIE DES SCIENCES. I 67 premiere dose de produit , et je traite l'eau mere da la maniere suivante. Celle-ci est portee de nouveau a une temperature de 60 a 80 degres , j'y fais dissoudre une dose de carbonate de soude e'gale a la premiere, jajoute une nouvelle proportion d'alcool t ct je fais passer dans la liqueur un courant rapjde du chlore en agitant continuellement pour que l'iode mis a nu se mele promptement avec la masse du liquide , lorsque l'operation est bien conduite liode se trouve en leger exces dans la liqueur pendant toute sa duree, de 1'iodoforme se produit en abon- dance , lorsqu'on voit qu'il s'en est produit une forte quantite , on interrompt le courant de cblore , on laisse la liqueur se deeolorer , et on reunit cette seconde dose a la premiere , on remet l'eau mere sur le feu , et on continue d'y faire passer du cblore tant que Ton voit de 1'iodoforme se produire. J'obtiens ordinairement en trois fois de 42 a ^.5 grammes d'iodoforme pour cent d'iode , fen ai obtenu quelquefois jusques a 5o. Les eaux meres renferment une quantite notable d'iode que j'en retire facilemeut en les faisant evaporer a siccite , et trai- tant le residu sec par un grand exces d'acide azotique , ou d'acide sulfurique, Fiode apparait sous forme d'une poudre noire tres divisee que je purifie par cjuelques lavages a l'eau froide , et que je transfortne ensuiteen iodure de potassium. J'ai reussi a produire de 1'iodoforme en substituant au car- bonate de soude le biborate de la meme base, et j'ai produit avec ce dernier sel tout autant d'iodoforme qu'avec le premier , le phospbate de soude m'a fourni aussi de 1'iodoforme , mais en quantite beaucoup moindre; je pense que tous les sels a reaction alcaline pourraient en fournir-. Leprocede que je viens de deerire permettra d'obtenir 1'io- doforme en quantite fort considerable , avec beaucoup moins de frais l'iode coute aujourd'bui ioofr. le kilogramme ; pour ob- tenir 100 grammes d'iodoforme par 1'ancien procede , il faut employer au moins 500 grammes d'iode qui coutent 70 fr. La methode que j'emploie permet d'obtenir la meme quantite 1 68 MfrkfOMES d'iodolbrme en n'employant que 200 grammes diode donl la valeur est de 2ofr. seulement ; j'emploie , il est vrai, un peu plus d'alcool , et un peu plus decarbonate alcalin , mais le prix de ces deux composes est peu eleve , la qnantite qu'on emploie dans Toperation n'est pas considerable, et augmente a peine la depense. •*»»►*«* ««««i&- DE LACADEMIE DES SCIENCES. 169 I)E LA CRITIQUE LITTERAIRE CHEZ AR1STOPHANE , (1) Par M. HA MEL. La critique litteraire , comme toutes les autres manifesta- tions de I'esprit humain , eut en Grece son origine dans la poesie, ou , devancant a la fois les speculations des philoso- phies et les observations des grammairiens , elle marqua des le debut les limites extremes de son domaine. En effet , tandis quelle proposait pour but aux beaux-arts d'elever Tame de rhomme et de former son cceur, de l'autre elle descendait jusqu'aux details du style et a la critique verbale. Mais, quoi- que sa mission fut d'enseigner, ce n'est pas toutefois , comme on pourrait le croire , dans la poesie didactiqne qu'elle prit naissance ; elle se presenta d'abord sous une forme plus ag- gressive , celle de la comedie , et pour qui connait Tesprit de la comedie ancienne , il est facile de se figurer tout ce que la critique dut lui emprunter de grace piquante et de verve ingenieuse. Aristophane est pour nous le representant de cette critique , comme de toute la comedie grecque. Sans doute il n'est pas le seul , il u'est pas meme le premier qui se soit erige en juge dugout; avant lui et de son temps d'autres poetes comiques userent de ce droit ; on vit meme la trage'die , au mepris des convenances de l'art, donner entree cbez elle a la critique. [1] IVi Dsbas, mon ancien condisciple a l'ecole normal' 5 et mon ami , aujourd'hui professeur delitterature ancienne a la faculie des lettres de Bordeaux , a aborde cette question , svec toutes celles qui se rattachent a Arislopliane, dans une these remarquable , prdsentee a la faculte des lettres de Paris en 1 852. II les a depuis de^ eloppe'es dans son cours, et a bien voulu me communiqner ses notes , qui nous promettent un livre pleiu d'interct sur Aristophane el la comedie grerque 1 -Q «I MOIRES et Euripide relever, avec plus d'esprit que de bon gout , quel- ques invraisemblances de detail dans une piece du vieil Es- chyle , quil refaisait en la parodiant (i). Mais Aristophanr, par la nature et la superiority de son talent, par la hauteur de ses vues, par la multiplicity et la finesse de ses observa- tions , n'en conserve pas moius riionneur d'avoir le premier fonde la critique litterahe. Toutefois , on le concoit , il ne faudrait pas se meprendn- sur le sens de cette expression. La critique d'Aristophane no peutpas etre cette critiquei mpartiale, qui rechercbe les beautes comme les defauts , aussi vivement touchee des unes que cho- quee des autres , et distribuant avec une egale justice l'eloge et le blame. Elle est chez lui Part de censurer plutot que de juger ; elle suppose le sentiment du beau , mais au lieu Oe se produire par la louange, ce sentiment se revele de preference par une vive attaque contre tout ce qui peut blesser sa deli- catesse. Quelquefois le poete comique , en depit de son natu- rel et de ses habitudes , laisse percer Tadmiration dont il est saisi, et alors nul enthousiasme n'est mieux senti , nulle ex- pression plus vive, que la sienne. Mais e'est la l'exceplion ; ce qui est la regie, ce qui convient a 1'esprit d'Aristophane autant quau genre de sa poesie, e'est la raillerie, e'est la satire reve- tant toutes les formes de sa comedie si variee , tour-a-tour elevee , legere, bouffonne et injurieuse. Cette satire , variee dans sa forme par 1'esprit du poete , Test encore par la difference des objets sur lesquels il la dirige, par la nature des sentiments dont il est anime al'egard de ceux qu'il critique. Ici il attaque un rival sur la scene comique , la un adversaire dans un genre oppose et pour ainsi dire ennemi , ou bien encore il poursuit de ses railleries dans un genre voisin le langage pretentieux d'un poete ampoule ; car, sans vouloir lui fairc ['application rigoureuse du vers d'Hesiode : (1) Electr. , vv. 520-542. de l'academie DES SCIENCES. I -: i « Le potier porte envie au potier..., et le poete au poete (i) , » on peut remarquer que c'est uniquement sur la poe'sie que s'exerce sa critique, et de preference sur la poesie drama- tique , ou sur celle qui s'en approclie le plus , la poe'sie lyrique. Quant a la poesie epique , elle etait trop loin de lui pour qu'il songeat a la prendre comme but de ses attaques ; elle appartenait au passe et la comedie vil dans le present ; si quelque souvenir epique se presente dans les pieces d'Aristo- phane, c'est sous la forme d'une innocente parodie , qui , tout a la fois poetique et bouffonne , provoque le rire en flaltant Timagination. La parodie a encore quelquefois ce caractere inoffensif, meme lorsqu'elle s'adresse a d'autres genres , meme lorsqu'elle porte sur les poetes ordinairement les plus en butte aux traits de la satire. Mais elle est aussi une arme de critique; c'est elle qu'Aristopbane emploie la plupart du temps contre les poetes ditbyrambiques , en exagerant leurs defauts dans une spiri- tuelle caricature. Ne au milieu de Temportement des fetes de Baccbus , le dithyrambe devait s'elever d'un vol sans frein aux plus bautes regions de la poesie ; Tenthousiasme etait la loi du genre, et son but le sublime. Mais le veritable entbou- siasme est rare . et pour un poete qui atteignait le but , il y en avait nombre d'autres qui se perdaient dans leur vague essor, et suppleaient a l'inspiration par 1'enflure des idees et la vaine pompe de l'expression. Aristopbane, realisant sous uue forme materielle dans sa poesie fautastique les conceptions de la pen- see et les metaphores du langage. nous montre ces poetes errant k travers les airs, au milieu des nuages dont se repait leur imagination. Ainsi dans la Paix , lorsque Trygee est de retour de son voyage grotesque vers l'Olympe , son esclave lui (I) Hes. Oper. et Dies, v. 25,26. (2) Vesp. 180-86. J'ai soivi pour l'indicalion des vers et des scholies , l'e'ditiori de la collection des auteurs grecs , par M. F. Didot I ';?. MEMOIRKS demande s'il n'a pas rencontre quelque autre homme errant comme lui dans le ciel : « Non , lui repond Trygee , si ce n'est » peut-etre deux ou trois Ames de poetes dithyrambiques. — » Et que faisaient-ils? ,— lis volaient ca et la , rassemblant je » ne sais quels debuts lyriques nageant dans le vague des » airs (i). » En grec, cette derniere idee est rendue par un long mot compose, qui offre une parodic burlesque du style lyrique. Dans la piece des Nuees , Socrate, ou plutot Aristo- pbanequi s'exprime par sa bouche, compte parmi les sublimes charlatans dont les nuees nourrissent Toisivete, ceux qu'il appelle les tourneurs lyriques de chcenrs cycliques , xuxXiwv XopSv iauxTrs/Aixr.-y.;. Ce sont les autcurs de dithyrambes. « Cest » done pour cela, reprend Strepsiade, quils chantent dans leurs » vers la vitesse impetueuse des nuees humides qui lancent les » eclairs , la cbevelure berissee de Typbon auxcent tetes, les » tempetes furieuses , les oiseaux aeriens , agiles, armes de » serres crocbues , et nageant dans les airs , enfin les pluies et » les eaux des humides nuees. Et pour ces beaux vers, ils i) devorent de bons morceaux , des poissons grands et beaux , » et la chair delicate des grives (2). » La parodie evidente ici , meme dans la traduction , par Taccumulation de,s images et des expressions recherchees des poetes dithyrambi(pies , res- sort encore davantage dans le texte par 1'emploi du dialecle dorien , propre a ce genre de poesie. Ce qui nest quen recit dans la Paix et les Nuees , est mis en action dans les Oiseaux, la plus fantastique des pieces d'Aristophane. A peine vient-on de fonder Nephelococcygie , la ville des riuages et des coucous . qu'on. y voit arriver des premiers un poete dithy'rambique, Cinesias, egalement cele ,' I Par. 827-51 . Le mot gr< c est yjv$ia.if , .%viovrr;/i <2] Nub. 3 T .5-59. DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 1^3 bre par la maigreur de sa taille et l'enllure de ses vers. Apres avoir parcouru les divers sentiers de la poesie , il vient cher- clier des ailes dans la nouvelle ville ; il veut , rossignol a la voix melodieuse , s'elever dans les airs , et eraprunter aux nues de nouvelles idees etherees et vaporeuses. « Eh quoi ! )> lui dit-on , aller prendre des idees dans les nues ! — Oui , i> repond naivement Cinesias , c'est la qu'est suspendu notre » genie. Les plus brillants dilhyrambes sont aeriens, nebuleux, D tenebreux , portes sur des ailes rapides. Vois plutot. » Et , en depit des efforts quon fait pour Tarreter, il entonne deux ou trois debuts lyriques , ou viennent se confondre dans un pompeux galimathias les eaux , les vents, les airs, et tous les lieux eommuns du genre (i). A cote de cette critique, exageree sans doute, mais vraieau fond, des tendances du dithyrambe, Aristophaue en place une autre contreles habitudes mercenaires des poetes de son temps. U n pauvre poete , legerement vetu , arrive en celebrant dans ses vers la gloire et le bonheur de Nepheloceccygie. II apporte avec lui force dithyrambes etparthenies, a la facon de Simonide, car, « il y a long-temps , bien long-temps, dit-il , qu'il chante cette noble ville. » On offre , il est vrai , dans ce moment meme le sacrifice deconsecration , mais il repond a cela que « la parole des Muses est rapide comme Telan impetueux des coursiers. » Puis , il commence a la Iouange du fondateur un chant lyrique dans lequel il implore sa bienveillance. Ce qu'il y a deplaisant , et cequi fait la satire de ces eloges banals , cest que ces vers sont les memes par lesquels Pindare celebre Hieron, fondateur de la vilie d'Etna. Mais la plaisanterie ne sarrete pas la. Pindare, pour prix d'un premier liymme en l'honneur d'une victoire pythique, avait recu du roi des mules en present. II le pria dans de nouveaux vers , avec plus d'esprit peut-etre que de dignile , de completer cette faveur par le don d'un char. -I Av. 1572-1409. \2 '1;4 MEMOIR I.> Cette demands est gainieut parodiee dans Aristopliane. Son poete mendiant et transi a recu un surtout de peau pour se garantir du froid : « Ma muse, dit-il , recoit volontiers ce pre- » sent; mais, e toi, prete unc oreille attentive a ce chant pin- v darique: — Parmi les Scythes liomadeserrefinfortune Straton, y> qui ne possede aucun vetement forme par la navette. Un sur- » tout sans tunique n'a pasde valeur. » On lui donne sa tunique, car il faut faire quelque chose pour les poetes (i). L'illustre commentateur de Pindare, et comme tel, son defenseur oblige , Boeclxh pretend que le poete n'a pas parle pour lui-meme, mais pour le cocher du roi , vainqueur aux jeux pythiques et deja recompense par le don des mules victorieuses (a). Mais ou serait alors le sel de la plaisanterie d'Aristophane ? On peut croire, sans faire injure au caractere du poete Thebain , qu'il ne fut pas toujours tres desinteresse , et que e'est lui-meme en cette circonstance qua touche la satire. Quel quesoit le talent lyriquedont Aristopliane ait fait preuve dans les chceurs de ses pieces , il ne considt-re pas les poetes lyriques comme des rivaux. Aussi sa critique porte-t-elle sur eux beaucoup moins que sur les defauts du genre ; lors meme quelle devient personnelle, elle se tient dans les limites d'une raillerie qui n'a rien d'hostile. Vient-elle au contraire a s'atta- quer aux poetss comiques , on y sent fermenter un secret leva in de jalousie , qui lui communique u:ie sorte daigreur. La supe- riorite d'Aristophane a ete consacree pour nous par les suffrages de la posterite, par le temps qui l'a laisse seul echapper de Tabime oil tousles autres ont ete engloutis , mais elle n'o'tait pas egalement reconnue de son vivant , et il eut a hitter contre d'heureux emules dont le succes alluma plus d'une fois sa colere. II accuse fin justice de leurs triomphes ; il se plaint de leurs plagiats ; quelquefois aussi il constate leurs echecs avec un malin plaisir. Dans la parabase des Chevaliers , il rappelle la I Av. 9(H-9't8. (2) Cf. Dissen . comment, in Pinch fraym. , p. 632. DE L ACADEMIE DES SCIENCES. I ~ L> gloire du vieux Gratinus , mais cest pour rappeler en memo lemps l'abaissement dans Iequel il est tombe. « Cetait, dit-il , » un torrent debordc a travers les plaines ; dans son cours il T> entrainaitderacines et cbenes et platanes et rivaux... , aujour- » d'hui vous voyez avec dedain sa muse radoteuse , tiraut de » sa lyre sans chevilles des notes sans justesse, des accords sans » harmonie (1). » On sait comment le vieux poete,alors age de 96 ans , se vengea par une derniere victoire de Finsultante pitie de son jeuue rival. La mort ne met pas davantage a Tabri de ses reflexions malignes ni Magnes , ni Crates. II montrela vieil- lesse du premier, deshonoree par ses defaites , comme celle de Gratinus (2). « Et Crates, ajoute-t-11 , que d'orages, que de i) sifflets n'eut-il pas a essuyer ! lui qui savait vous repaltre a » peu de frais , et vous servir d'une main delicate les pensees » les plus plaisantes (3) ». Une cbose a remarquer dans cet eloge a demi-ironique , c'est que les expressions employees par Aristopbane y font sans doute allusion aux babitudes poetiques de Crates , qui s'etait plus d'une fois complu dans ses pieces a des descriptions defestins (4). C'est encore ainsi que le genie de Cratinus est caracterise « plus hautpir uneinetapbore qui sem- ble empruntee a ce poete lui-meme (5). » Onpeutdire, pour absoudre Aristopbane du reproche de jalousie, qu'en opposant ainsi les ecbecs de ces poetes a leurs succes, il s 1 est propose surtout de montrer par des exemples eclatants l'inconstance du public et les difficultes de Tart. C'est le but qu'il avoue, en meme temps qu'il expose les craintes qui l'ont tenu long-temps eloigne de la scene, environnee de tant (I) Equit. 526-53. (2) Ibid. 520-25. (3) Ibid 537-59. (4) Cf. Meineke, Jragm.poet. comeJ. ant. ,vol. n , p. 1 , pag. 237 , 259, 24k (5) Telle est l'opinion du Scholiaste (Equit. 526 ) , qui cite a ce sujet un fragment de Cratinus, tird, dit-il , de la nuTivr:; inais ou ce fragment n'appar- tientpasala njrivn , ou il n'a pu etre imite par Aristopliane , puisque cette piece a e"te repre'sentee un an apres les Chevaliers. Cf. Clint. Fast. Hellen. p. 75. 1^6 M&ttOTRES de perils (i). Mais ce serait trop presumer dela bienveillance de son caractere , que cle ne pas voir dans les expressions dont il se sert une intention de satire. L' esprit de rivalite eclate chez lui dune maniere plus evidente dans ses accusations de plagiat contre Eupolis , Hermippus , et tous les autres qu'il ne nomme pas, mais dont il fait justice, en disant: « Que ceux qui rient a leur piece ne se plaisent pas aux miennes (2). » Ge sentiment s'eleve enfin a la hauteur dune eloquence indignation , et devient la noble conscience du genie , lorsque le poete,gour- mandant Tignorance de ses juges qui lui ont prefere d'indignes vivaux, atteste Bacchus , au milieu des libations, que jamais on n'avait entendu de meilleurs vers comiques (3). Aristophane merite mieux le litre de critique , quand , au 110m de l'art et de la morale, il s'eleve contre l'obscenite des comiques et la grossierete de leurs plaisanteries. De sa part toutefois un pared reproche a lieu d'etonner. Quoi ! c'est Aris- tophane, dont Plutarque fletrit la muse du nom de femme impure (4), que Voltaire traite de miserable bateleur; c'est Tau- teur de Lysistrate, cette piece sur laquelle, suivant Texpression de Schlegel (5) , il faut passer comme sur des charbons ardents, c'est lui qui se fait le vengeur de la morale et du gout , si sou- vent outrages par ses licencieuses bouffonneries ! Ecoutez-le condamner Timpudeur de ses rivaux, ou fronder les charges grossieres par lesquelles ils cherchaient a exciter les rires de la multitude. « Notre poete est le seul, dit le chceur dans la Paix, •» qui ait force ses rivaux a ne plus faire la guerre aux haillons » et a la vermine.Le premier il a decredite etbanni ces Hercules » qui petrissaient la pate, ces gueux affames, ces vagabonds » vivant de trompei ie et venant d'eux-memes s'offrir aux coups. » fl a ecarte aussi ces esclaves qui se plaignaient toujours , el (») Equit. 512 519. (2) Nub. 555-559. (5) Vesp. 1046-47. (4) Plu- tarch. Ed. Heiske, v. ix, p. 590. (5) W. Schlegel, Cours de litte'rat. dram i. 1 , p. 529. TIE LACADEM1E DES SCIENCES. in*) )■> cela pour quun camarade leur dlt en les raillant : — Panvre » raalheureux ! Qu'est-il done arrive a ta peau ? Est ce quune » armee de pores-epics est tombee sur tes reins et t'a sil- i) lonne le dos ? Supprimant toutes ces,platitudes et ces ignobles- » bouffonneries , il a agrandi l'art ; il lui a eleve une edifice de » grandes pensees , de belles paroles et de nobles plaisante- » ries(i). » Ailleurs , il vante la modestie et la decence de sa comedie, il se felicite d'avoir repousse la danse lascive du Cordace (2). Que devons-nous conclure de ces assertions faites a la face du public atbenien? Que, si Aristopbane fut trop souvent bouffon et indecent , les poetes comiques de son temps Tetaienl encore da vantage, que les habitudes de la scene et le gout des spectatcurs lui faisaient en quelque sorte une loi de lobscenite. Faut-il pour cela le disculper de tout reprocbe, et croirequ'il a subi en resistant Tinfluence forcee des gouts popu- lates? Non sausdoute, il est grossier avec trop de complaisance, obscene avec trop de verve , pour que la faute n'en soit pas en partie a ses inclinations personnelles. Son cceur aime ce que son esprit condamme , et sa volonte chsncelante cede sans peine au double entrainement de la nature et des mteurs. Mais du moms il a reconnu le vice de la comedie, il en flelrit la de- gradation par de vives et nobles paroles, sinon toujours par Fexemple , et tout en Tatteignant lui-meme , sa critique frappe droit au but. Legere et plaisante quand elle s'adresse aux lyriques , plus serieuse et plus mordante , quand elle tombe sur les comiques , dans les deux cas rare, accidentelle et peu soutenue, la satire ('■puise au coatraire tous ses traits contre la tragedie ; elleprend (I) La traduction de ce passage el de plusieurs autres est empniritee presque textuellement a la tiaduclion d'Aristophane , deM. Artaud, tra- duction Iraitee avec un de'daiu si peu meiite' par l'auteur d'nn article sur Aristophanc, qui a parudans la Revue des deux Mondes, n" du 15aouc 1843. (2) Nub. 537 £qq . 3-8 ML.UOIRES nlors tous les tons , revet toutes les formes , sort a cbaque ins- tant des moindrcs incidents, oudevient elle-memclesujetd'unc comedie litteraire. Les attaques dirigees par Aristophaue contre les tragiques de son temps sont loin d'avoir toutes la meme importance. Quil raille Fexeessive maigreur du poete Meletus (i), la glouton- nerie de Melantliius ou la mollesse de Morychus, de telles satires peuvent fournir a la biographie quelques piquants details, mais la critique n'a pas a s'en occuper. Peu importe encore qu'il ait nomme Pythangelus , Acestor , Dorillus (2), puisquen sauvanl leurs noras de Toubli , il a garde sur leurs ceuvres un dedaigneux silence. II nous apprend quelque chose de plus sur Hieronyme, dont il semble , par ce casque de Pluton quil lui prete , avoir voulu caracteriser la sombre imagination , en meme temps qu il faisait une allusion plaisante a son epaissc et noire chevelure (3). Quant au « laid Philocles qui fait de laids :» ouvrages , au mediant Xenocles qui fait de mediants » vers , au froidTheognis qui faitde froides tragedies (4) », non content de ce triple trait lance contre eux dun seulcoup , il les attaque a plusieurs reprises , sans doute comme deja plus digues dexciter sa verve. La froideur de Theognis , par exemple , est dans les slchar- Jiiens le sujet d'une plaisanterie d'autant plus comique quelle est inattendue. Un ambassadeur envoye par Atlienes aupres do Sitalces, roi de Thrace, s'excuse ainsi du retard qu'il a mis dans son voyage : « Jc ne serais pas reste si long-temps , dit-il, » si toute la Thrace n'eut ete couverte deneige, et si le froid I) Geryt. fragm. 198. C'cst le meme dont les scolies sont cites Han. 1502. Son noni doit s'ecrire Ms'Xv.to; , et non MeXero?. Cf. Boiss. Dot. in frag. Aristopli. , vol. iv , p. 279. — Sur Melanthias, v. Pac. 804- 8I6, 1008-I0I4 ; sur Morychus, Vesp. 506 , I 1 42 , et plusieurs aulies passages. (2) Ces trois poelcs sont nomnies , Pytliangelus , Ran. 87 ; Acestor .Vesp. 122 1 ; i^orillus, Lenin, fr. 556.(5) Acharn. 588 sqtj. Cf. Schol. Ii. 1. (4) Thesmoph. 168-70. de l'academie DES SCIENCES. J 79 » n'eut glace les (leuves , juste a fepoque ou Theognis faisait » representee ici ses tragedies (i). » Le jugement d'Aristophane sur ce poete glacial est confirme par le surnom de xniv , la ncige , que lui avaient donneses contemporoins (2). Pour Xenocles , avec son pere Carcinus , poete tragique comme lui , et ses deux ou trois freres , danseurs tragiques , Aristophane affecte de les confondre tous dans un commun mepris (3). A la fin des Guepes , il amene sur le theatre, pour lalivreraux risees des spectateurs, la famille entiere des Car- cinites , cette triple posterite du vieillard marin : c'est ainsi qu'il appelle Carcinus , en jouant sur son nom , qui en grec , signifie Crabe ; parmi eux , sous le nomde Pinnote Te, s'avance Tauteur de tragedies , le plus petit de ces nains disgracieux , et tous, poetes et danseurs, font assaut de gambades et de pirouettes avec le vieux Philodeon, a qui l'ivresse a enleve le peu de raison que lui avait laissee la manie de juger (4). Dans un clioeur de la Paix, Carcinus et ses fils sont encore bafoues col- lectivement; toutefois, parmi les epithetes outrageantes que le poete leur prodigue , il en est une qui parait s'appliquer plus particulierement a Xenocles, et le rangerait dans la classe, alors deja nombreuse, des poetes a machines (5). Le scholiaste le pense ainsi, et son opinion se trouve fortifiee par un vers de Platon le comique , ou le reproche est direct et tout-a-fait expli- cite. Xenocles y est appele S«a^exa[tiix*vos , le poeteaux douze machines (6). Philocles , neveu d'Eschyle, ne trouva pas dans cette illustre parente une plus puissante protection contre les railleries d'Aristophane , qui dans les Guepes fait allusion a la durete de ses vers par une de ces saillies qui lui sont si familieres. L'es- clave Xanthias, arme d'un baton, est parvenu a chasser les vieux (f) Acharn, 156-40. (2) Scliol. in Ach. II. (5) Tour la gencalogie de cette famille de poelesV. Meineke , Hist. ciit. comic, giacc. , 515-4(3 (4) Vesp. 150I-I5. (5) Mr.y,«vo^«>*;, Pac. 790. (6) Schal. in Pac. 792. I So MlLvoiRES juges qui venaient delivrer leur confrere de la prison ou on le tient renferme :«Tu ne les aurais pas si facilement mis en fuite, » lui dit son maitre , s ils setaientnourris des vers de Philocles (i). »Dans les Oiseaux, ce poelc est dit fils de la Huppe, elpere de la Huppe {">.). Cest une accusation de plagiatsous une forme nouvelle, en rapport avec le sujet meme de la piece. Philocles avait compose apres Sophocle une tragedie de Teree-,or on sail que Teree avail etc metamorphose en huppe. Un fils de Philocles , Morsimus , est encore plus maltraite que son pere. Les satires quAristophane dirige contre lui ne portent sur aucun defaut precis, mais il le cite en compagnie de Melanthius , ce poete gourmand dout nous avons deja parle , et qu'a tort , je le crois , on lui a donne pour frere (3). Appren- dre par cceur une tragedie de Morsimus est un supplice , qui ne le cede en horreur qu'au crime d en avoir transcrit une tirade, crime puni dans les enfers «t legal des plus odieux attentats (4). Aristophane se montre impitoyable pour toutes ces families de tragiques ou la vocation de Lexemple semble avoir ete plus consultce que celle du talent. Iophon, fils de Sophocle, parait d'abord trouver gracedevant lui . mais le comique lui fait payer bientot un moment de bienveillancepar le soupcon le plus in- jurieux qui puisse frapper un poete , celui de donner pour siens des ouvrages qui ne lui appartiennentpas. Dans les Grenouilles, Bacchus fait part a Hercule du dessein qu'il a d'aller aux enfers chercher un bon poete, parce que ceux qui restent sont tous (I) 461 sq. (2) Av. 281 . Cf. Schol. h. 1. (5) Pac. 805 sqq. Le fr^re de Melanthius, dont il est question dans ce passage de la Pai.r , petit et doit etre un autre que Morsimus. Le Scboliasle , qui nous appiend a plusieurs reprises ( b. 1. et Equit. v. iOl ) que Morsimus est fils de Phi- locles , ct qui nomme les descendants de ce uoveu d'Eschyle , n'aurait pas manque" de citer aussi Melanthius. Elmlsey rs'a done pas eu tort car, » dit-il, le brillant Agatbon , mon maitre, se prepare a poser » les foudements d'une tragedie. II arrondit les contours nou- » veaux de ses vers , polit les uns , assemble les aulres, forge » des sentences et des antitheses; il faconne sa poesie comme )> de la cire , il la tourne , il la moule.. (i) » Cette enumeration comique des precedes materiels employes par Agatbon , pour composer ses vers , n'est-elle pas une critique excellente de sa recherche , ds son affelerie , de ce travail exagere de la forme aucjuel il parait avoir tout sacrifie? Bientot on le voii paraitre lui-meme , porte sur une machine de theatre , et venant rechauffer au soleil sa verve glaeee. (c Que gazouille-t-il , demande un personncge sensement bouffon , quelque marche de fourmis ? {2) » II compose , pour des jeunes fillcs, un chceur d'une mclodie molle et voluptueuse, comme (!) Tl.csm. 57-57. (2) Ibid. IOC. DE l'aCADEMIE DES SC1EMCES. lOJ les sons dc la lyre lydienne qu'il cclebre dans scs chants. Mais pourquoi cette robe couleur de safrari, ce reseau , cette cein- ture, et ce iniroir pendu a son cote? Lui-meme nous l'ap- prend : c'est que le poete doit conformer son exterieur a sa pensee. Si ses pieces roulent sur des femmes , il en prendra les inteurs et le costume. « A-t-il a traiter des sujets virils? II » porte en lui le caractere de la virilite ; mais pour ce qu'il n'a » pas, Limitation tache de suppleer a la nature (i). » II est plaisant de voir Agathon eriger en priucipe litteraire cette mollesse de mceurs qui se reflecbissait dans sa poesie , et se faire ainsi d'uu sujet de reproclie un titre d'eloge. La piece ou ce poete s'offre a nous sous des traits si ridicules fnt representee cinq ans apres cette brillante victoire (2) , rem- porlee par lui aux yeux de trente mille Grecs (3), et qu'il celebrapar ce banquet , ou Platon nous le montre s'entretenanl sur Tamour uvec ses illustres amis , parmi lesquels etait Aris- lopbane lui-meme. A travers la faveur et l'eclat dont renvironne son recent triomphe , on sent percer ca et la contrelui, dans le dialogue de Platon , une legere irouie qui semble legitimer les railleries du poete comique. Socrate., invite au banquet du bel Agatboa , n"y vient quau sortir du bain et les pieds cbausses de sandales (4) , comine pour se conformer par cette elegance inaccoutumee a Telegance bien connue de son bote. Cet eloge de l'amour si orne , si fleuri , que l'auteur a mis dans la boucbe du jeune poete , et que tous les convives proclameut digne a la fois de celui qui la prononce etdu Dieu qui l'a inspire, n'est qu'une critique indirecte de son style maniere ; et c'est encore Socrate qui se fait l'interprete de cette critique. En vain , il s'extasie sur la beaute du discours qu'il vient d'eutendre, sur le choixexquis des idees et des expressions ; l'exageration meme de ses paroles trabit le fond de sa pensee. II la decouvre lout (1) Them. 154-56. (2) Clint. Fast. Hell. Ed. Kruegcr.(3) Platon. Symp. I75,E. (4) Ibid. 174, A. 1 84 m£uo[res entiere, lorsquc , dc'clinant avcc une fausse modestie la taclie difficile de parler apres Agathon , il compare son eloquence a celle de Gorgias , dout il a craint, dit-il , de voir tout-a-coup apparaitre la tete pour le petrifier , comtne une autre Meduse , et le reduire au silence (i). En evoquant ainsi, au milieu de ses eloges, le souvenir du rheteur dont les artifices oratoires avaient naguere seduit les Atheniens, et dont il avait combattu par ses railleries la pernicieuse influence, Socrate ne permet plus de garder aucun doute sur son intention. On le voit, malgre les differences de la forme et du but qu'ils se proposaient , le philosophe et le comique se sont rencontre's dans lejugement plus ou moins severe qu ils out porte sur le caractere et le talent d'Agathon. Toutefois les louanges qui lui sont donnees dans Platon ne sont pas toutes iioniques , et Aristopliane lui-meme sut reconnaitre plus tard le merite de celui dont il avait si vivement attaque les de- fauts. Dans une piece representee quelques annees apres les Thesmophoriazuses , Agathon etant mort, ou mieux, cornine 1'entend aussi le Scholiaste , ayant quitte Athenes pour se re- tirer aupres d'Arcfielaiis , roi de Macedoine, Hercule demande a Bacchus ce qu'il est devenu : « II nous a quittes, il est parti , lui repond Bacchus ; cetait un bon poete , il emporte les r grets de ses amis. — Ou done est-il , Tinfortune ? — Au banquet des bienheureux (i). » Faut-il voir dans ces paroles un aveu arrache a la justice d'Aristophane , ou bien un sou- venir bienveillant donne par lui a la genereuse bospitalite d'Agathon? peut-etre , je le crois du moins, Tun et l'autre a la fois. Un poete qui toute sa vie fut l'objot des attaqucs inces- santes d'Aristopbane , et que la mort meme ne put en preser- ver, e'est Tune, des gloires de la tragedie grecque, celui dont le nom restera toujours associe a ceux d'Escliyle et de Sopho- [1]Symp. 198, A.-C. 2, Han. 83-8 u DE LACADEMIE DES SC.ENCES. l8S cle dans Tliistoire tie cette tragedie pour en marquer la per- fection et Tentier developpement. Parmi les onze pieces qui nous restent d'Aristophane , il n'en est pas une qui ne ren- ferme quelques traits contre Euripide; il y en a trois ou lui- meme est traduit en personne sur la scene (i) , et de ces trois il y en a deux qu'il remplit presque tout entieres. L'homme en lui n'est pas plus epargne que le poete : personnalites injurieu- ses, parodie ridicule, critique violente , bouffonneries gros- sieres, toutes les ressources de la satire la plus variee sont epuisees contre lui. Une si vive attaque, sadressant a un seul poete, a lieu d'etonner. La Harpe s'en est indigne ; il n'y a vu que 1'achar- nement d'une liaine aveugle et une odieuse injustice (2). Qu'Aristophane ait ete injustc envers Euripide , personne ne le conteste ; c'cst d'ailleurs , nous l'avons remarque , le carac- tere general de sa critique , nioins occupee des beautes que des defauts. Que de plus une inimitie particuliere ait ajoute a l'acrete de ses censures , le fait est possible encore ; il serait aussi difficile de le nier que de raffirmer positivement, en Tabsence de tout tenioignage. Vrai ou non , il ne peut excuser des allusions peu genereuses a la naissance d'Euripide (3) , a ses infortunes conjugates (4), et toutes ces personnalites choquantes dont Aristophane , on le sait , peu soucieux des convenances , est toujours si prodigue. Mais ces reserves faites, il faut avouer que nul na demele avec un sens plus juste et plus Cn , w'a mis plus vivement en relief les vices caches d'une poesie bien pro- pre a seduire un esprit moins ferme et moins clairvoyant Ce n'est pas ici le lieu d'examiner sous ses divers aspects le talent d'Euripide ; cette tache a d'ailleurs ete remplie d'une maniere superieure , d'un cote par Scblegel (5) , avec une seve- (1) Les Acharniens , les Thesmophoriazuses et les Grenouilles. (2) Coursde litterat. (3) Acli. Thesm. Ran. , passim. 1 Fr. 231 , b. Ran. 1048. [5] Coars tie litter, dram, t, 1 ,p. 222-42. I 86 I i MOIRES rite pcut-etrc un pcu trop complaisante pour le jmjenient d'Aristophane , dc l'aulre par M. Patio (1), avec urie impar- tiality judicieuse , melee de bienveillance, ou le blame est habilement tempere par l'eloge. Le but de ce travail est tout different ; il s'agit bien moius d'y juge'r le poete que de meltre en lumiere les observations du critique, d'en apprecier la por- tee , d'en peser les raisons , ct pour cela il faut d'abord se placer a son point de vue. Aristopbane s'est pose partout dans ses comedies comme le defenseur des anciennes idees , des anciennes croyances. II celebre cetle education simple et forte d'aulrefois, qui formait des jeunes gens modesles , des citoyens verlueux , de vaillants guerriers , et il F oppose a celle du jour qui neproduit que des discoureurs, des impies et des iniames (2). II pare des plus bril- lantes couleurs le souvenir de ces temps ou vivaient Aristide et Miltiade; il en reve le retour et se plait a representor le peuple atbenien regnant sur la Grece entiere, dans tout Peclat de son costume antique, avec la cigale ornant sa chevelure et le front couronne de violettes (3). L'ancienne poesie aussi a tou- tes ses sympatbies ; il en aime jusquaux premiers essais , et tandis qu'il poursuit de ses railleries ces milliers de jeunes poetes dont il compare le babil poetique aux gazouillements de riiirondelle (4) , il n'a que des eloges (5) pour le predeces- seur d'Eschyle, le vieuxPhrynichus, qu'il nous monire formant comme rabeille des cbants du rossignol la divine melodic dc ses airs delicieux (6). Mais l'objct de son admira lion ,c'estceroi des fetes de Bacchus (7), comme il I'appelle , cet Escbyle dont la (1) Etudes sur les tragiques grccs , t. 1 , p. 42-G2 et passim. (2) Nub., dialogue du Juste et de l'lnjuste, passim. (5) Equit. 1 325-3 '(■. Thucydide ( [,G) nous apprend que les anciens Alheniens portaient des cigales dor dans leur chevelure. (4) Ran. 8'J sqq. (5) Thesmoph. 164-66. Voyez l'eclatant hommage qu'il lui fait readre par Eschyle , Ran. 1 298-1500. (6) Av. 749 sq. CvOev se rapporte aux chants du rossignol. (7) Rau. 1259. de l'acad£mie des sciences. i8t male poesie cleve et fortiGe Tame. Eh Lien ! ce qu'Aristophane reproche a Euripide , c'est d'avoir perdu la tradition de ce haut enseignement , c'est d'avoir fait de la' scene tragique une ecole de seduction , d'avoir mis ses versau service de toutes lesnou- veautes daugereuses qui envahissaient la ville, d'avoir enfin consomme par la corruption de Tart la ruine des mceurs et des croyances. Les idees elevees qu'il a exprimees sur la nature divine dans maints passages de ses tragedies, les maximes de morale dont il les a semees, ses peintures si pathetiques du malheur, Teclat de ses qualites oratoires, les graces de sa poe- sie , rien de tout cela ne peut faire illusion au regard percant du critique; sous ces brillants dehors, a travers ces hautes pretentions, celui-ci decouvre et montre le poete degenere, le sophiste immotal et le philosophe incredule. En vain Euripide , tandis qu'il eelebre dans des vers ma- gnifiques un Dieu supreme , invisible , existant par lui-meme et create ur du monde (i), multipfie en meme temps sur la scene les apparitions des fabuleuses divinites de l'Olympe, et affected'etaler aux yeux toutes les solennitcs deleui's fetes (2) Aristophane a demele sa pensee au fond de cette union impos- sible d'une religion philosophique avec le culte traditionnel; il a reconnu en lui Tami de Socrate , le disciple d'Anaxagore- il Taccuse publiquement de ne pas croire aux dieux , ou d'en adorer d'autres que ceux du vulgaire, et il prend contre lui , contre tous les philosophes , la defense de ces dieux qu'il a lui-meme taut de fois represcntes dans ses comedies sous les traits les plus ridicules. Qu'on se garde de voir la une incon- sequence ; le poete comique pouvait , sans etre accuse d'im- piete, peindre la voracite d'un Hercule , I'adresse intrigante d'un Mercure , la sotte jactance d'un Bacchus; ces caricatures des superstitions populaires ne prouvaient rien contre son or- ( I ) Voyez les divers frDgmenls rite's et traduits par \I. Palirt, Eludes , t I , p. 43. — (2) Dans Ylon , les Bacchante*. J 88 MEMOIRUS tbodoxie, ct il ne faisait qu'user de son droit de cbercber en toutes clioses le cote plaisantct grotesque. Mais des usages con- traires, que consacraient a la fois la religion et le gout , impo- saient au poete tragique une reserve severe a regard des dieux. Le peuple lui-meme avait le sentiDient de cette distinction ; il tolerait les indecentes plaisanteries d'Aristopbane , il y applau- dissait peut-etre , et il s'indignait devotement des raisonne- ments sceptiques d'Euripide ; souvent rueme , dans son ombra- geuse susceptibilite, il rendait le poete responsable des impietes que la verite dramatique mettait dans la boucbe de ses per- sonnnges (i). Si le peuple agissait ici de bonne foi , ce serait faire injure a la sagacite du comique que de le croire aussi sincere , lors- quil imputait a Euripide les maximes immorales qui se ren- contrent dans ses tragedies. Ainsi , il rappelle plusieurs fois le vers si connu de l'Hippolyte : « La boucbe a jure, mais non pas lame (2) , » doublement perfide, en donnant a ce vers un sens que peut-etre il n'a pas (3) , et en supposant qu'il expri- mait le sentiment du poete. On pouvait du reste s'y meprendre ; Ciceron (4) a vivement releve cet autre passage des Phenicien- nes , que Cesar repetait sans cesse , et ou Etebcle dit sentencieu- scment : « Si Ton peut violer la justice , c'est pour regner ; en tout le reste , il faut etre juste (5).»Celui qui citait une pareille maxime, dit Scblegel , prouvait assez lui-meme combien elle pouvait etre dangerense. II n'est pas en effet sans danger ; ajoutc M. Patin , qui defend avec raison Euripide contre Cice- ron , et rappelle en meme temps les paroles de Scblegel , de preter a une pensee coupable par un tour sentcncieux , Tappa- renteautorite d'une verite generale , et de preparer ainsi des axiomes commodes aux apologies du crime (6). Cette double (I) Plutarch. ,de aud. poet. , vi , p. 68, Reiske; Senec. Epist. 115. Cf. Beller. fragm. (2) Hippol. (JOS , Boiss. (5) Y. Bayle.art. Eurip.; M. I'aiin , Etudes , t. 1, p. 57. (4] De off. in, 21. (5; Plioeniss. 524-5. (6) Etudes , 1. 1 , p. 57. DE LACADEM1E DES SCIENCES. 189 reflexion , faite par ehacun des deux critiques dans sa mesure ordinaire de bienveillance et de severite, justifie jusqua un certain point les attaques d'Aristophane , en laissant peser sur le fait une partie du blame que celui-cia voulu malignement reporter sur Tintention. II a su trouver un sujet de reproche mieux fonde , sous le rapport de la morale et de Tart , dans ce qui fait la gloire meme d'Euripide , dans ces peintures si vives des faiblesses et des miseres humaines, qui lui out valu d'etre appele par Aris- totele plus tragiquedes poetes (i). Escbyle et Sopbocle avaient aussi represente Ibomme en proie a la douleur ou aux pas- sions , mais cctaient les passions et la douleur d'ames energi- qnes , resistant avec courage ou succombant avec grandeur. lis avaient banni l'amour de leurs Uragedies , comme une faiblesse indigne du grand jour de la scene (2) : Euripide, au contraire, s'est plu a exposer aux yeux les plus coupables e'garements de cette passion , famour adultere de Sthenobee , Famour inces- tueux de Phedte ou de Macaree (3). Preferant partout Temo- tion a la dignite , il a peint ses reros accables par l'exces de leurs souffrances , sans force contre le malbeur , et n'ayant d'energie que pour la plainte. C'est par de tels spectacles quAristopbane Taccuse de corrompre les mceurs et d'e'nerver les courages , accusation bouffonne cbez lui dans la forme comme toujours (4) , mais serieuse au fond, et qui plus tard, inteutee par Platon contre tous les poetes (5), s'adrcsse direc- tement a Euripide. Le gout ; plus encore que la morale, etait offense cbez ce poete par Tabus qu'il avait fait dans le patbetique des moyens materiels , par ces tableaux ou , pour toucher le cceur en attris- (1] Poet. xni. [2] Roel?clier remarque avec raison (Arisloph. »tul ' s?in Zeit., p. 215, not. ) que , dans X Agamemnon , le molif qui pousse <^lytemnestre a tuer son (Spoux 11 'est pas son amour pour Egysthe , mais ledesirde venger sa fille. (3) Cf. A list. Nub. 1371 ; Thesm. 547; Ran. 1043. [4] V.Ran. 1050 sq. ,1065 sq. (5) R«p. m , x. 43 lt}0 MBM0IRE5 taut les veux, il etalait aver tanldc complaisance les douleurs- I'orporelles , les infirmites de la vieillesse, etjusqu'aux hideuses livrees de la misere. Aristophaue ne pouvait manquer de pro- tesier con t re cet esprit si contra ire a Tart, qui aux pures emo- tions de Tame substituait line grossiere surprise des sens. II l'a fait souvent avec a u taut de gaite que de verve (i) , mais sur- tout dans uue scene des Acharniens, ducomique le plus bur- lesque (2). Diceopolis , le citoyen ami de la paix , s'appretant a parler devant une assemblee prevenue contre lui , veut appeler a son secours toutes les ressources du pathetique , et pour cela il n'imagine rien de mieux que de s'adresser a Euripide. II va frapper a sa porte ; celui-ci s'avarice, com me Agatbon , porte sur une machine. C'est de la qu'il laisse tomber ses beros , rien d'etonnant quils soicnt boiteux ; rien d'etonnant 11011 plus quils soient mendiants , a voir tous les baillonsque le poete a rassembles autour dc lui. Diceopolis le supplie de vouloir bien lui preter quelque lambeau d'une vieille tragedie dont il a besoin pour attendrir ses auditeurs. Alors Euripide , avec le plus grand serieux , lui offre tour-a-tour les haillons du vieil Oenee , ceux de Pheuix aveugle , ceux du meridian t Philoctete ou du boiteux Bellerophon. Mais notre bomme en a d'autres en vue ; celui dont il envie la depouille tragique etait a la fors boiteux , mendiant et beau parleur. A ce portrait , Euri- pide a reconnu Telephe , le plus lamentable de tous ses beros ; il ordonne a son esclave de detacher les guenilles du roi deMysie, suspendues au-dessus de celles de Thyeste , parmi celles d'Ino , et de les donner a Diceopolis. Celui-ci nest pas encore satisfait; il lui faut , pour completer son atlirail de mendiant, un petit bonnet mysien et un baton, puis une vieille lanterne, un gobelet ebreche , une marmite fendue. « Malheureux ! s'ecrie Euripide , tu vas m'enlever toute une 1 Par. 147 j Ran , passim (21 Acli 595-430- BE I. ACADEMIE DES SCIENCES. 1 9 I iragedie. » II cMe pourtant complaisamraent a chaque exi- gence, jusquau moment ou une derniere demande manifeste a ses yeux d'une maniere trop evidcntel'insolence du bouffon solliciteur. En etalant sur la scene les miseres physiques ou morale de Tliomme , Euripide ne s'est pas propose seulement d'emou- voir ; il avait encore une autre pretention , celle d'offrir, mieux que ses predecesseurs , l'irnage fidele de la realite. Quelques mots de Sophocle, que nous a conserves Aristote , signaleat chez lui cette tendance doot ils contiennent un blame impli- cate , en rappelant que le but du poete doit toujours etre Tideal : « J'ai peint , dil-il , les hommes tels quils devraient » etre , Euripide les peint tels qu'ils sont. (i). » Arislopbane, avec plus de severite , lui reproche ouvertemeut d'avoir avili la tragedie par des details familiers et par uu langage vul- gaire (2). II voit la autre chose qu'une decadence purement litteraire; a ses yeux, c'est la democratic (3) qui , penetrant partout, envahit les arts comme les institutions, et sa critique emprunte une nouvelle vivacite a l'ardeur de ses opinions poli- tiques. Cette recherche du vrai , qui abaissait parfois la poesie d'Euripide a rimitation exacte de la vie, devait surtout le porter vers la peinture des mceurs, telles que les modifient 1 age , le sexe et la condition des personnes ; et amene par cette voie jusque sur les limites memes de la comedie, il pou- vait difficilement resister a la tentation de les franchir. De la , dans quelques uns de ses portraits , une intention satiriquc , qui, a l'egard des femmes, exageree par une haine dout la cause a ete diversement expliquee ( 4) , eclate partout en traits piquants et en reflexions malveillantes.Ces satires perpetuelles sont elles-memes un sujet de satire pour Aristophane, non (1) Arisl. poet. xxv. (2) Rao. 959 sq. , 974 sqq et passim. (5j Ran. 952 sq. [4] V. M. Patin , Etudes , t. 1 , p. 52. IC) 2 MEM0IRKS quil veuille prendre ea main la defense de ce sexe , « ha . comme il dit , des dieux et d'Euripide (i). » Loin de la , u lui prodigue aussi le sarcasme et 1'injure ; mais il restedans son domaine , tandis que le tragique est sort") du sien , au me- pris de toutes les bienseances , et voila ce quil se charge de lui rappeler. Tel est le but des Tliesmophoriazuses , cctte piece dont nous avons plus haut commence l'analyse , a propos d'Agathon , et que rameue ici le developpement de notre sujet. Nous avons laisse Euripide priant le jeune poete d'etre son avocat aupres des femmes , dans ce conciliabule ou elles se sont reunies pour conspirer sa perte. Agatbon oppose plaisamment a sa demandeun vers de X Alceste (2):« Tu as ditquelque part, lui repond-il , la vie a pour toi des charmes ; crois-tu qu'ellc en ait moins pour ton pere? N'espere done pas que je m'ex- pose a ta place , ce serait folie (3). » 11 consent toutefois a se defaire de son accoutrement de femme en faveur de Mnesi- Jochus , beau-pere d'Euripide , qui s'offre aplaider la cause de son gendre , mais a une condition , e'est que celui-ci lui ju- rera de mettre en ceuvre pour le sauver, sil est pris , toutes les ressources de son esprit inventif. Euripide s'y engage et jure par VEther ; e'est la un de ses dieux , suivant Aristophane. Souviens-toi , lui dit Mnesilochus , en retournant le vers de THippolyte, que « e'est Tame et non la bouche qui a jure (4). » Que de traits divers lances ici coup sur coup. Admis , grace a son costume, a la deliberation qui s'ouvre contre Euripide , Tavocat de ce poete cherche a Texcuser, en montrant par des fails nombreux que les femmes doivent lui savoir gre de sa moderation , et qu'il n'a pas dit la millieme partie de ce quil pouvait dire. Un pareil systeme de defense excite a bon droit les soupcons \ on examine de plus pres l'ora- teur; bientot son sexe est reconuu ; onlesaisit, on 1'aMache, l Ihf.sm. '283. [2] Ale. t. 701 [3] Tbesm. 194-96, [4] Ibid.27Saaj. HE LACADEM1E DES SCIENCES. 1C)3 *sl on s'apprete a lui faire payer cherement sa complaisance. Mais Euripide ne l'a pas abandonne; il imagine, pour s'appro- cher du malheureux captif et le delivrer, divers deguisements empruntes a quelques unes de ses plus recentes tragedies. Ici viennent plusieurs scenes de parodie, ou, parmi d'autres inten- tions de critique , se manifeste evidemment celle de tourner en ridicule la recherche de ses inventions et ses subtilites.a Of- frez aux sots, dit-il, les nouveautes les plus ingenieuses , et vous perdrez vos peines (i). » Enfin pourtant il fait sa paix avec les femmes en promettant de ne plus mal parler d'elles, et il parvient par un dernier tour d'adresse, assez peu moral , a retirer son beau-pere des mains del'archer Scythe auquel on l'avait livre. Cet esprit adroit et subtil, ce penchant au comique et a Texpression de la realite , cette seduction des sens par le pathe- tique , ces pretentions de philosophe et de moraliste , tous ces \ices de la pensee qu'Aristophane condamne chez Euripide , il les reirouve et les poursuit encore dans les formes exterieures de la composition et du style. G'est ainsi qu'il raille tour-a-tour ses arguments sophistiques , sa familiarite verbeuse , sa grace molle et affectee, qui nexclut pas la negligence ; puis des de- fauts d'un autre genre, son langage seutencieux, et le tour oratoire de ses discours admires par Quintilien , qui en recom- mande Tetude aux jeunes orateurs(2); mais juges par le critique indignes de la muse tragique , et lletris par lui du nom de mise- rablesplaidoyers (3). Enfin, jusque dans la musique dont Euri- pide accompagne la poesiede ses cho2urs,jusque dans le rhythme deses vers , et dans le son meme des syllabes dontil recherche la repetition , Aristophane blame je ne sais quoi d'effemine , de lache et de voluptueux , ou sc trahissent les habitudes et les inclinations du poete (4). (1) Thesm. N30sq. [2] Quint, x, 1, 67 f Pac.532-34. ^Uan.ljUj $0, passim, *g4 M^MOlRES La satire, en touchant lous ces points , n'appuie pas egale- mentsur chacun. Sou vent c'est par une saillie, un mot, une allusion , qu'elle aborde les questions les plus graves ; quel- quefois au contraire, elle s'e'gaie en plaisanteries multipliers «ur une these plus commune ; fuyant la ri«ueur dune demons- nation suivie , elle se laisse emporter ca et la au gre de Tima- gination et d'un libre caprice, et dans la crainte de paraitre trop sdrieuse , elle semble se lire d'elle-meme , tempere le sar- casme par la bouffonnerie , et joue avec Tarrae dont elle vient de frapper. Gette satire, si diverse dans son objet , si variee dans ses formes , et dont cbacune des comedies d'Aristophane nous offre quelques traits e'pars , se resume tout entieredan s la piece des Grenouilles , que nous avons deja citee plusieurs fois , et par Tanalyse de laquelle nous terminerons ce travail. Euripide et Sopbocle venaient de mourir presque en meme temps; Agatbon e'tait alle , du moins on le suppose , briller a la cour du roi Archelaiis (i); il ne reslait plus a Alhenes pour celebrer les fetes de Baccbus , que ces poetes dont la critique d'Aristophane nous a presque seule revele l'existence , et avec eux une foule de jeunes auteurs de tragedies, grands discou- reurs , il est vrai, mais dont le babil faisait tout le me'rite. Plein de me'pris pour ces oisillons des muses , pour ces misera- bles grapillons de la vigne tragique \i\ , comme il les appelle , Bacchus a resolu d'aller aux enfers chercber un poete plus di- gne de ses couronnes. Mais comme la route offre de nombreux dangers, dans l'idee de se donner un air terrible , il prend le costume de son frere Hercule , met une peau de lion par dessus sa robe jaune, et s'arme d'une massue , puis , chausse du co- tburne , il part avec son esclave Xanthias , lui a pied , Xanthias sur un ane et les epaules chargees d 1 un e'norme paquet. Ce travestissement ridicule nous prepare tout d'abord au role (1) Schul niRai). 85. (2) Raa. 92-95. Je ne rcnverrai plus au texte pour tout le reste de cette analyse; les renvois deviendraienl hop nom- breux. DE ^ACADEMIC DES SCIENCES. ig5 "bouffon que doit jouer le dieu, veritable caricature du dieu populaire , et qui joint comme le peuple a un certain bon sens mille instincts de mauvais gout. II donne une premiere preuve de ce gout deprave dans la lolle inclination qui Tentraine vers Euripide. Ce qu'il admire surtout chez lui , ce sont des expres- sion.; et des idees hardies , telles que : X Ether, palm's de Ju- pitei ; I'dme qui ne veut pas jurer et la langue qui jure sans la participation de I'dme; ces inventions le charment et le trausportent. Aussi cest pour Euripide qu'il descend aux enfers , cest lui quil veut en ramener ; d'ailleurs ce poete , ruse comme il est, trouvera mieux que tout autre le uioyen de s'echapper. L'ironie est partout ici evidente ; le satirique perce toujours sous le masque du personnage. Apres divcrses aventures, egayees par sa poltronnerie , Bacchus arrive au terme de son voyage ; il trouve les enfers en revolution. Euri- pide y dispute a Eschyle le trone de la tragedie. A peine des-, cendu chez les morts , il avait donne un echantillon de son savoir-faire aux larrons , aux coupeurs de bourse , auxsceie'rats de toute espeee. Ces geris-la voyaut son adresse a parler pour etcontre,sa sou pi esse , ses artifices , raffolerent de lui et le jugerent le plus babile; enhardi par leur suffrage, il avait voulu s'emparer du siege qu'occupait Eschyle : de la grand debatparmi les morts. Pluton a resolu d'ouvrir au plus vite un concours pour juger du taleut des deux poetes ; mais les bons juges sont rares ; aussi J3acchus arrive-t-il fort a propos ; c'e;t a lui quest remis le soin de vider la querelle. Euripide se montre tout prel a parler, a attaquer, a se de- fendre , comme on voudra , sur les vers , sur les cboeurs tragi- ques , sur le nerf de la tragedie. Eschyle , au contraire , accepte a regret le combat contre un tel adversaire. Daissant la tele et lancant de cote et d'autre des regards leiriblcs , il peuta peine contenir son indignation. II eclate enfin comme Tyeuse enflam- mee, et sc repand en injures contre cet asscmldeur de vaines paroles , ce faiscur de mendiants el dcboileux , dont lout I'art consiste a coudre des haillons. Bacchus (jouseille a Euripide de ig.6 M&HfOIRES ceder prudemnicnt a forage ; bieutot , grace ;'t ses efforts , le calme se retablit , et la lutte s'engage dans les formes par une double invocation ou les deux rivaux loot connaitre les sources diverses de leur inspiration. oO Ceres, s'ecrie Escbyle, toi qui as forme mon coeur, rends-moi digne de tes mysteres. » Pour Euripide , il a d'autres dieux auxquels il adresse ses vceux. Ges dieux de nouvelle fabrique , ce sont Y Ether, dont il se nourrit , la volubilite de la langue , la finesse desprit , et la subtilite d'odorat. On reconnait ici les divinities quadore So- cratedans les Unices. Apres cette bouffonne profession d'itnpiete, il continue sur le meme ton a s'accuser iui-meme , en enumerant les pretendus progres qu'il a fait faire a la tragedie. Escbyle laluiavait transmisc toute cbargee d'enflure et d'un lourd bagage de mots ; il en a allege le poids au moyen de petits vers , de di- gressions , de legeres infusions de bet tes, cten y ajoutant de la quintessence de verbiage, extrait.e des meilleurs litres. II vante ses prologues ou s'expose tout d'abord l'origine de la piece; il se felicite d'avoir anime la scene, en faisant parler egalement tous ses personnages , esclave ou maitre , vieille femme ou jeune fille ; d'avoir represente les mceurs et les usa- ges de la vie commune , sur lesquels chacun etait a meme de donner son avis. C'est ainsi, c'est en introduisant dans ses tra- gedies le raisonnement et la reflexion , qu'il est parvenu a for- mer le jugement des Atheniens , qu'il leur a uppris a tout voir, tout penetrer, tout compi-endre , a parler, a intriguer, a subti- liser, qu'il a fait d'eux enfin les plus habiles gens du monde. Tandis qu'Euripide fait valoir ses titres a la reconnaissance publique , Baccbus approuve d'un air capable , et charge par ses reflexions l'effet comiquc de cette scene. Enfin Escbyle, sur l'invitation duChceur, prend a son tour la parole , et rend au debat toute sa grandeur, en montrant le but oleve auquel I Nub. 264-65 , 424. df. lacademie des sciences. i 97 doit tendre le poete. Ce que l'instituteuirest pour Tenfauce , les poetes le sont pour l'age viril. Tels se sont montres des Yor'i- gine les plus illusires d'entre eux , Orphee , Musee, Hesiode et le divin Homere , dont les poemes ont forme tant d'illustres guerriers. Lui-meme a suivi l'exemple d'Homere dans ses tra- gedies pleines de Mars, qui inspiraient a tous les spectateurs la fureur de la guerre et le desir de vaincre leurs enneniis. Que sont devenus les hommes forts et genereux sortis de ses mains , ces hommes de quatre coudees, suiv ant son energique expression? Qu'est devenu ce langage de demi-dieux. qu'il avait mis dans la bouche de ses personnages , et qui convenait a leurs hautes pensees , comme a leur haute taille les habits magnifiques dont il les avait revetus? « J'avais tout ennobli , dit-il a Enripide , tu as tout degrade. » II lui reproche ses rois converts de haillons , ses heroines impudiques , les honteuses ou frivoles lecons de sa tragedie, et comme resultat , les anti- ques vertus des citoyens perverties , la jeunesse degeneree, les cceurs et les esprits egalement corrompus. A ces gravesaccusations contre les tendances immoralesd'Eu- ripide et l'esprit general de ses pieces, Eschyle fait succeder d'autres attaques plus particulieres , et il ne dedaigne meme pas de desceudre jusqua la parodie, pour tourner en ridicule la poesie de son rival. II raille la faiblesse et Tuniformite de ses prologues, Taffeterie de son style, la negligence de son rhythme dans ses monodies , dans ses chants lyriques , em- pruntes , dit-il , aux propos des courtisannes et aux chansons de table, indignes des sons de la lyre et bons tout auplus a etre accompagues par utie joueuse de castagnettes. La gravite du vieux poete fait quelquefois avec ses plaisanteries un contraste comique. Euripide de son cote n'est pas en reste avec lui. Si par de minutieuses remarques il trahit parfois la mesquinerie de ses idees, et complete ainsi sa propre critique, il trouve aussi des traits heureux contre renfluie d'Eschyle , son obscurite recherchee et ses pensees ambitieuses. II parodie avec esprit la penible conslruction de ces grands mots qui se dressent dans I g8 MEMOIRES ses vers com rne des montagms , veritables e'pouvaiitails pour les spectateurs. et Ton ne peut s'empecher de sourire a ce bruyant Phlattothrat dont les echos repetes simulent le fracas d'une poesie vaincment retentissante. A travers les exagerations et les injustices d'Euripide, on reconnait le Cn jugement d'Aristophane , que sa vive sympathie pour le genie d'Eschyle ne peut aveugler sur les imperfections dugrand tragique. Cest le Chceur, forme ici par les ombres des initiesaux mysteres d'Eleusis , qui , suivant Tusage ordinaire des pieces grecques, est charge d'exprimer les secrets senti- ments du poete. Voici en quels termes il avai t des le debut caracterisant les deux adversaires . annonce la lutte qui allait souvrir : « Oui , le poete a la voix tonnante sentira dans son cceur » une violente colore , quand il verra son rival dardant une » langue rapide et aiguisant ses dents contre lui. Alors il roulera » ca et la des regards furieux. Alors s'eldnceront les bataillons » de ses mots avec casques et panaches , et le poete bel esprit y> devra defeudre ses bribes legeres et ses brillantcs paillettes « coutre le style grandiose d'un genie createur. Herissant » Tepaisse criniere de son cou , et froncant un sourire redou- » table , le lion rugira ; il dechainera avec le souffle dun geant « la masse compacte de ses periodcs fortement assemblees > » tandis que l'autre , avec sa langue souple et deiiee , epluchera » les vers , dissequera les phrases de son rival , et mettra en » pieces le produit d'une inspiration puissante (1). » Qu'on se reporte par la pensee au texte original de ce chceur, et Ton aura tout Eschyle , avec ses tours hardis, ses images heurtees et son pompeux langage. Cest le portrait vivant d'un poete , peint par un poete , et dont la traduction que je viens de donner noff re qu'un pale esquisse. Mais jusque dans les expressions par lesquelles eclate Tadmiration la plus (1) Ran. 814-829. DE L ACADEMIE TIES SCIENCES. 1 99 profonde et la plus vivement sentie, on voit se glisser une legere intention de raillerie; I'esprit caustique d'Aristophane ne Tabaudonne pas dans 1'entralnement meme de son enthou- siasme. Cependant Eschyle, fatigue de la discussion, propose, comme derniere e'preuve, de peser ses vers avec ceux d'Euripide. Bacchus goiite fort cette maniere nouvelle de terminer le dif- ferend; il fait apporter des balances , et chaque poete, recitant un vers , le lache a un signal donne daus le plateau qui est de son cote Mais le plateau d'Euripide reinonte toujours , quelque peine qu'il se donne pour trouver des expressions d'un grand poids; celui d'Eschyle aucontraire s'abaisse lourdement sous l'er.orme charge des mots qu'il y entasse. A la fin , il dit a son adversairede se placer lui-meme dans la balance, avec sa fernme, ses enfants, son serviteur Cephisophon et tous seslivres; pour lui , il mettra seulement deux vers de l'autre cote , stir de faire le contrepoids. Cest toujours , sous une forme de plus en plus bouffonne , le meme genre de critique. Bacchus hesite encore etne sait pour qui se prononcer : Tun lui paralt habile, mais l'autre le charme. II faut , pour faire cesser son indecision, qu'Euripide lui rappelle le serment qu'il a fait de le choisir. « La langue a jure, repond alors le dieu ] » mais je choisis Eschyle. » Qui sait, ajoute-t-il ironiquement, en empruntant un vers du poete desappointe, si la vie n'est pas une mort(2)? II se retire done , emmenant avec lui le vieux poete de Marathon , dont les sages conseils peuveut seuls sauver la patrie ; et celui-ci designe pour occuper sa place pen- dant son absence, Sophocle qu'il juge apres lui-meme leplus habile dans son art. On peut croire que ce dernier poete tenait dans 1'esprit d'Aristophane un rang plus eleve encore, du moins il est le (1) Parodiedu Polyideou du Phryxus, tragedies perdues d'Euripide. V. Schol.inRan. 1478. 200 M&M01RES seul dont sa verve satirique ait epargne le talent. Dans la piece que nous venons d'analyser , on loue la raodestie pleine de gtace avec laquelle il a cede a Eschyle un trone qu'il pouvait lui disputer(i); ailleurs sa poesie est representee comme faisant les delices des Atheuiens et roruement de leurs fetes , comme un symbole de paix et de bonheur (2). LTunique restriction que lecomique mettea des eloges, si peu conformes a ses habitudes, porte sur un defaut de caractere , sur ce penchant a amasser , naturel a la vieillesse, et que l'age avait aussi developpe chez Sophocle (3). Ainsi, les trois grands tragiques qui ont brille tour-a-tour sur la scene grecque se trouvent apprecies par Aristophane , sinon avec une egale justice et une critique impartiale, du moins avec un sentiment exquis du merite relatif et du genie special de chacun deux. Tandis que son amc s'exalte aux sublimes accents d'Eschyle, et qu'il le suit avec transport dans son essor hardi , tout en souriant de ses ecarts ; tandis qu'il admire avec une sorte de respect chez Sophocle la perfection absolue et lecalme de la beaute pure, volontaire- ment injuste pour les qualites seduisantes d'Euripide , pour sa vive sensibilite et sa grace infinie , il Taccuse d'avoir remplacii dans la tragedie la grandeur et la noblesse par l'expression , et d'avoir fait descendre Tart des hauteurs de Tideal a rimitation servile de la realite. II voudrait larreter sur cettepente rapide de la decadence ou il se precipite el le ramener en arriere. Tel est le but de sa critique , d'accord en cela avec fceuvre entiere de sa comedie , veritable lutte organisee contre les nouveautes de tout genre qui menacent les moeurs , les croyances et les institutions. Mais ses efforts sont partout impuissants, et lui- meme cede a 1'impetuosite du courant qui enlraine tout. Cest ainsi que son vieux rival Cratinus lui reproche de n'etre pas exempt de certains defauts qu il blame dans Euripide (4) , II Ran. 788-90. (2) Pac. 651. Cf. fr. 231 , A. [3) Pac. 695-99. i jSchol. Plat. Bekker, p. 350. de lacad£mie des sciences. 20 r comme deja nous lavons vu inu'ler en les condamnant la gros- sierete des comiques ; cest ainsi qua de violentes satires contre la corruption et les vices du temps , il mele des peintures d'un incroyable cynisme, qu'en defendant la religion populaire con- tre les doctrines des philosophes , il en prepare la ruine par ses railleries ; cest ainsi enfin que pour s'elever contre la licence de la democratie , il puise sa force et son audace dans la licence memedont la democratie a fait le droit de la comedie. Atteint par la contagion inevitable des idees et des mceurs au milieu desquelles il vivait , Aristophane , et cest la sa gloire , a su en- core les combattre , alliant a un impi toy able bon sens la gaite la plus folle et la plus brillante imagination. 202 MKMOIRES POUR LA CARTE ET LA DESCRIPTION GEOLOGIQUE DU DEPAR- TEMENT DE LA HAUTE- GARONNE ; Par M. A. LEYMERIE. Chacun sait que, sous la terre veg«tale et sous les ter- rains d'eboulemens , de detritus et de transport que nous voyons chaque jour se former sous nos yeux , il existe des terrains ordinairemeut plus resistants , plus homogenes , mieux ordonnes , qui constituent le sous-sol des agriculteurs ot que les geologues nomment proprement sol. C'est la que se trouve reellement la surface de la terre , le reste ne devant etre considere que comme un revetement plus ou moins acci- dentel. C'est dans ce sol que nous prenons les matieres pre- mieres de nos constructions , de nos eablissemens cerami- ques ou metallurgiques , le« marnes qui servent a arnender nos terres. La circulent les eaux qui alimentent nos sources, nos puits , etc. ■ LTobservation la plus vulgaire et l'extraction meme des matieres dont je viens de parler , ont appris que ce sol est loin d'etre forme d'une seule piece ou compose d'une seule matiere; mais qu'il prescnte, au contraire , des solutions de continuite nombreuses et des materiaux tres variables d'un point a un autre, aussri bien dans le sens vertical que dans le sens horizontal. Ces materiaux sont les roches , et les gran, des masses quils forment en s'associant , suivant des loiscons- tantes pour de grandes etendues, sont les terrains. Depuis longtemps des esprits generalisateurs ont reconuu que ces tdrrains^ qui sont les elements immediats dc Tecorce terrestre , se presentaient sous deux formes differentes pour lesquelles ils out cn'e les expressions de primitif et de se. condaiie. BE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 2o3 Les terrains de la premiere categorie composent, en ge- neral , les noyaux des grandes protuberances. Ceux de la deuxieme sorte ferment, le plus ordinairement, des plai- nes, des collines , ou se montrent sur les flancs des grandes chaines ; ils se component, jusqua un certain point, comme des remblais qni auraient comble les anfractuosites des mas- ses primitives. Les terrains primitifs par excellence, qui sont principale- ment constitucs par les roches granitoides , offrent Taspect de masses cristallines qui auraient ete fondues et refroidies lentement, et ne presentent pas , en general, d'indices de division reguliere. Les terrains secondaires sotit composes de couches suc- cessives qui ont ete evidemment deposees au sein de grands amas d'eau. Ces couches sont superposees dans un ordre re- gulier et constant , qu'on peut reconnaitre par l'observation et regler, une fois pour toutes, au moins , pour un pays donne. Ordinairement horizontales , ou a peu pres, dans les plaines et lorsqu'elles forment de basses collines, ces cou- ches s'inclinent, en general, a Tapproche des grandes mon- tagnes et paraissent se relever en s'appuyant sur leurs flancs. On peut facilement conclure de cetie maniere d'etre des terrains secondaires des anciens geologues, que la surface du sol ne doit pas toujours offrir a l'observateur la couche superieure, c'est-a-dire, la plus recemment deposee d'un groupe donne , et que les couches inferieures , meme les plus anciennes , qui, pent-etre , au milieu de la plaine , se trouvent a plusieurs cen- taines ou milliers de metres au-dessous de la surface, peu- vent tres bien sortir de dessous les autres en se prolongeant, et venir se moutrer elles-memes au jour ou affleurer suc- cessivement sur les flancs ou vers la base d'une chaine pri- mitive, affectant ainsi une disposition comparable, jusqu'a un certain point, a celle dune rangee de livres qui aurait ete a moitie couchee sur un rayon de bibliotheque. 2o4 m£moires Ges bases une fois posees , on reconnaitra sans peine que, general emen t , dans un pays donne, les parties centrales des hautes protuberances etant formees par des > roches primi- tives, les terrains secondaires devront se presenter, sur leurs flancs , sous forme de zones qui ne seront autre chose que les qffleurements de couches d'autant plus modernes que ces zones s'approcheront plus de la plaine on le terrain le plus recent occupera ordinairement une grande surface li- mitee en tous sens comme un bassin. Telle est , en effet , la disposition que Ton peut remarquer eu France, lorsqu'on se rend, par exemple,dans le bassin de Paris, apres etre des- cendu de Tun des grands massifs des Ardennes , des Vosges, de la Bretagne ou du Morvau. Telle est encore la relation qui lie la Montagne-Noire et les Pyrenees aux plaines de Gascogne. Envisagee sous ce point de vue, la surface de la terre presente a Tesprit Tidee dune marqueterie gigantcsque (i), et la carte geologique d'uu pays, nest autre chose qu'uue representation reduite de la portion correspondante de cette marqueterie. Le travail du geologue consiste, par conse- quent, dans la recherche des limites exactes des diverses pieces qui la composent , et dans le trace de ces lim ites sur une bonne carte ordinaire qui se trouvera , apres cette ope- ration, divisee en compartiments destines a recevoir ensuite des couleurs identiques ou diverses, suivant l'identite ou la diversite des terrains qu'elles doivent reprcscnter. Est-il besoin de dire ici toutes les ressources qu'on peut tirer d'un pared travail, tous les rapports qu'd doit susciter a Tesprit, soit qu'on le considere sous le point de vue pu- rement philosophique , ou qu'on veuille en tirer des induc- tions administratives ou industrielles. [1) Expression de M Elie de Beaumont . oe l'academie des sciences. 2o5 S'agit-il , par exemple, de grands traces de routes ou de «anaux? La simple inspection de la carte geologique da pays suffit pour indiquer d'avance quelle sera la resistance du sol en chaque point et quels materiaux il pourra four- nir. Si Ton se place au point de vue agricole, Taspect des car- tes geologiques est tout aussi expressif. Na-t-on pas remar- que , en effet, depuis longtemps, dans la plupart des gran- des contrees , des differences tranchees dans la nature et l'as- pect de la vegetation des parties qui la composent ! Eh bien ! ces differences correspondent , presque toujours , a d'autres differences plus profondes dans la constitution meme du sous- sol, differences qui en amenent d'autres, a leur tour, dans la nature des materiaux employes pour les constructions et dans le genre de ces constructions elles-memes, et , par con- sequent, dans les mcaurs, Tetat sanitaire , etc., des habi- tans. De sorte que les regions , si heureusement designees par plusieurs bons observateurs par le nom de Regions na- turelles , et , dont nos provinces nous offrent lant d'exemples, correspondent exactement aux zones geologiques. Si, mainte- nant , sans sortir de ce genre de considerations , nous descen- dons a des details d'interet prive, nous verrons l'agriculteur puiser dans une carle geologique suffisamment detaillee des no- tions precieuses sur la nature du sous-sol, qui pourront le guider dans le choix du meilleur systeme de culture, et dans la recherche des marnes , des pierres de constructions et des eaux ordinaires ou artesiennes. II est presque inutile de parler ici des ressources que le mi- neur doit trouver dans l'usage de ces memes cartes , aussi nous contenterons-nous de rappeler que , dans la plupart des cas les gisemens de mineraux utiles affectent , dans chaque con- tree , une position fixe et determinee , et que la seule inspec- tion du trace des affleuremens suffit souvent pour eviter des recherches et des depenses infructueuses , ou pour indiquer '4 2.of) Ml'MOIi'.t^ les points quon peut attaquer avec le plus de chances di SUCCC'S. La geographic, enfiu,qui , jusqu'aces derniers temps, nous a fourni des representations de relief si peu conformes a la nature, prenant en grande consideration la disposition des ter- rains a la surface du globe , et surtout la direction des grands centres de souleveinens indiques sur les cartes geologiques , pourra desormais asseoir ses traces sur des bases rationnelles. La France peut jouir ma in tenant de ces avantages consi- dered sous le point de vue le plus general. La carte geolo- gique de notre pays a paru avec un premier -volume de texte. Je vous ai parlede ce grand ouvrage dans une precedente com- munication (seance du 3o juillet i84^ ) ; je n'y reviendrai pas ici ; je me contenterai, pour marcher le plus directcment pos- sible vers le but. de cette communication , de vous dire nn mot des cartes geologic/lies departementales. On concoit que dans la representation geologique d'un pays aussi etendu que la France, on ait du se borner aux divi- sions et aux subdivisions les plus importantes , et que , dans le trace des limites de terrains , on se soit contente dime exactitude generale. En voulant etre plus detaille et plus mi- nutieux , on aurait certaincment manque le but principal, et a la place d'une ordonnance simple et claire a tous lesyeux , la carte geologique de France n'aurait offert quune mosai - que confuse et embrouillee ou Ton n'aurail decouv«rt qu'avec peine les rapports generaux. On ne peut se dissimuler nean- moins que ces generalites si precieuses pour le savant et pour Tadministration centrale , ne suflisent pas toujours lorsqu'on considere une local ite donnee, et qu'on veut y faire des recher- ches basees sur sa constitution geologique. Dans ce cas, il faut necessairement connaitre les subdivisions secondaires des ter- rains , et Ton a aussi besoin dans le trace des limites, de tou- t«s les sinuosites qu'on avait du negliger dans vine carte gene- rale. Ce besoin a ete parfaitement senti par le conseil general des mines, et e'est pour le satisfaire que M. le directeur-gene- ije l'academie des sciences. 207 Vat a ordonne Tetablissement des cartes geologiques departe. mentales. Ces cartes ne comprennnt qu'une partie des terrains ■qui constituent le sol de la France, et pouvant, d'ailleurs, a cause de la faible etendue de la surfaee quelles doivent repre- s enter, comporter une plus grande echelle, on peut y iutroduire beaucoup de details saus nuire a la clarte et a l'expression. L'execution de ce travail dont le point de depart se trouvait na- turellement offert par les traces de la carte generate , apparte- nait de droit aux ingenieurs instruits aux savanles lecons de MM. Dufrenoy et Elie de Beaumont. Cependant, et cetle cir- constance fait bonneur a Tesprit qui anime le corps des mines , on a confie celte mission , pour certaines parties de la France a des geologues etrangers au corps. Deja un certain nombre de ces carles sont achevees et cba- cune est accompagnee dune description plus ou moins de- taillee. Tous ces travaux,saus contredit , seiont utiles a la science et pourront offrir a rautorite superieure des lumieres precieu- ses ; mais , il faut le dire , la plupart ne repondent pas aux besoins des localites , et plusieurs meme ne peuvent etre con- sideres , sous ce rapport , que comme un premier pas vers un travail qui devra etre repris ou complete plus tard (1). Charge, en 18 9, dela carte geologique de l'Aube , je sentais trop bien les defauts que je viens de vous signaler pour ne pas chercher a les eviter ; aussi me determine-je a agir d'une ma- niere independante et d'apres un plan nouveau que je m'effor- gai de rendre aussi complet que possible. J'ai eu le bonbeur de voir ce plan accueilli avec empressement par le conseil ge- neral de ce departement et notamment par le prefet , M. Ga- (I) La cause de cet e"tat de choses est complete et nous ne nous per- mettronspasde l'analyser ici. Nous devons declarer cependant que nous ne prelendous pas l'atlribuer a un ddfaut de zele ou de lumiere de la part des persoanes qui ont execute" les cartes dontil s'agit. 2o«S briel, le iiuime qui avail encourage et recompense les premieres decouvertes de M. Lartet dans le departeme-.it du Gers. J'ai lieu de croirc que la maniere dont j'ai execute ce plan a paru satisfaisante , ppisque , avant ineme que mon travail fut ter- mine, M. Tirigemeur en chef des mines de Y\ orine me proposa la carte de ce departcment et que JVI. de Bondy, alors prefet , adopta le plan suivi pour l'Aube , et proposa itn media tement au conseil general une allocation convenable qui fut votee sans difficulte. J'avais eu d'ailleurs la satisfaction de recevoir pour la partie scientiflque de mon travail la p lus haute marque d'approbation de l'lnstitut , qui , sur le rappo rt rempli de bien- veillance de MM. Elie de Beaumont et Brougniart ( rappor- teur) , voulut bien en voter l'insertion dans son recueil des Savants etrangers. Cest sans d6ute a ces precedecs , et aussi au vceu exprime par M. Vene, ingenieur en chef de la Haute -Garonne , et par M. Francois lui-meme, que je dois l'honneur d'avoir etc desi- gne recemment par M. le sous-secretaire d'Etat, directeur general des ponts et chaussees et des mines , pour continuer la carte dece departement, commencee par M. l'ingeuifiur Fran- cois, notre confrere, auquel dimportantes fonctions et ia carte de TAriege dont il reste charge ne laissent plus le temps neees- saire pour se livrer desormais a ce travail. . Vous connaissez tous la forme singuliere du departement que noushabitons. Cette forme, que je n'entreprendrai pas ert ce moment de caracleriser ni de decrire , offre , dans son en- semble , une bande fort allongee dans le sens du N. E. au S. (), laquelle peut se partager en deux parties bien distiuctes , la plaine et la montagne. La plaine qni commence du cote du N. E. a VillemvTy s'etend de la par Toulouse jusqu'a Martres , et occupe pres des trois quarts de sa surface totale. Elle est formee geognosti- quement par des marries , des sables et des mollasses , roches qui apparlieunent a la partie moyennc (miocene) des terrains de sedimens superieurs que les geologues modernes appellent DE Ii'ACADEMlE DES SCIENCES. 20Q, lertiaires. Ses couches sont ordina!rement horizontales et ne paraissent pas avoir etc notablement derangees depuis leur depot. La montagne peut se diviser en deux parties : la basse- montagne et la haute -montagne . La premiere se compose de ces collines si accidenlees qui forment comme un contrefort a la base des Pyrenees propre- ment dites entra Martres et Saint-Beat. Jadis, elles faisaient partie des rivages de rimmense bassin lacustre oil se sont de- poses les terrains miocenes de la plaine. Les couclies qui les constituent sont en grande partie redressees sous des angles variables souvent assez forts. Elles sont compbsees principale- ment de calcaires que M. Dufrenoy rapporte, les uns aux ter- rains cretaces superieur et inferieur, et les autres , les plus anciens, au terrain jurassique. La Haute-Montagne qui forme la partie reellement pyre- neenne de la Haute-Garonne , et qui s'etend , dans le sens de 1 a longueur du departement , depuis Saint-Beat jusqu'en Espa- gne , vers la crete de la chaine , est formee par des schistes , des calcaires plus ou moms cristallins et des iocbes arenacees ( terrain de transition ) , en masses stratifiees affectant une in- c'inaison ordinairement ties considerable. To ute la partie sedimentaire de ces terrains de la basse etde la haute montagne, qui en cbnstitue la masse apparente principale, est morcelee et tourmentee et s'appuie vers le massif granitique central , comme si ce massif Tavait redressee et disloquee par soulevement. Ces terrains . d'ailleurs , forment a partir de Marti es , parallelement a la direction genera le de la chaine, des bandes irregulieres qui sont indiquees par les couleurs jaune , verte , bleue et brune sur la carte generale ; le rose etant reservee pour les terrains granitiquesde la masse la pluselevee. Et il est bien remarquable que ces bandes sont disposees dans fordre d'anciennete des couches dont elles forment les aflleu- remens , ainsi que nous Taverns uej;i anno riee d'une maniere generale; de sorte-qaen passant par Martresyour se rendre a !a crete pyreneenne par Bagneres-de'Luchan , <>n inunte su< - 2 1 O IttiMOlHES cessivement sur des couches de plus en plus anciennes , celles que Ton rencontre en savancant plus auS. , sortant dc dessous les couches precedemment parcourues. En resume, la carte geologique de la Haute-Garonne , con- sidered comme partie de la carte geographique de France , offre sur la region que nous avons appele la plaine , une couleur dominante qui est le gris-violatve , destine a representer le terrain mioeene, teinte dont la monotonie est interrompue ca et la par des flammes bistre representant des de'pots de cailloux superficiels qui couronnenl heaucoup de collines, depots rap- portes par M. Dufrenoy au terrain tertiaire superieur, et par de longues handes blanches qui figurent les alluvions anciennes et modernes des rivieres. La basse-montague offre d'abord des handes irregulieres jaune et verte disposees transversalement et destinees a repre- senter les deux etages du terrain cretace, et, plus loin, une baude bleue qui tient la place du terrain jurassique. Enfin le terrain de transition de la haute-montagne est indique par une couleur brune , et le rose occupe la place du terrain prirnitif et particuliurement du granite, qui forme la plus grande partie de la crete. Voila la base ou le point de depart de la carte geognostique partlculiere du departement de la Haute-Garonne. II s'agit maintenant de reprendre l'etude de ces terrains avec un soin plus minutieux, de revoir etde refaire, sur une echelfe suffi- samment grande, les limites generales des principaux systemes et den etablir de nouvelles pour les subdivisions auxquelles on sera necessairement conduit par une etude detaillee. Pour la partie que nous avons appelee la basse-monlagne , il sera peut- etre necessaire de faire plus, et de recotnmencer sous l'inlluence des progres recens de la geologie , l'etude des terrains qui com- posent cette region , malgre les travaux de M. Dufrenoy, qui cependant ont jete naguere un si grand jour sur cette partie du sol francais cl qui devront toujours rcster commc un jalon precieux. DE I- ACADiiiUlE DES SCIENCES. 2 I I- M. Francois, que ses recherclies sur les eaux minerales de B eigne res-de- Luchon , et celles non moins remarquables auxr quelles il se livrait pour son grand ouvrage sur les forges cata- lanes , appelaient frequemment dans la montagne , a concentre ses etudes geologiques sur ce point du departement, et nous 'ui devons quelques bons traces et beaucoup dedications et de vues generates ; a cela pres , toute la carte departementale reste a notre charge. Quant a la partie statistique, cplle qui interesse particulie- rement les administrations et les habitans du pays , on concoit quelle ne devait pas entrer dans le cadre du trace general confie a MM. Elie de Beaumont et Duf'renoy, et que , d'uu autre cote, M. Francois navait pis assez de temps disponible pour s"en occuper ; de sorte qua cet egard nous aurons tout a iiiire. De la il resulte que 1 on ne peut considerer le travail relatii a la statistique geologique et mineralogique du departement , comme devant etre repris en entier et qu'il nous est permis par consequent de tracer et de proposer pour 1'execution de cet ouvrage , le plan qui nous paraitrait le plus propre a satisfaire a la fois les besoins de la science et de l'administration centrale, et ceux des vdrninistrations et des babitans qui , en deGnitive, font les frais du travail. C'est ce plan, conforme, ainsi que nous Tavous deja dit , a celui deja execute pour l'Aube et en voie d'execution pour TYonne , que nous allons maintenant Iiiire connaitre. L'ouvrage aurait pour titre : STATISTIQUE GEOLOGIQUE ET MINERALOGIQUE DU DEPARTEMENT HE LA HAfTE-GAONNE. II se composerait dun volume de texte et dun atlas. Lintroduetion consisterait en un court expose des conna!6- sances geologiques indispensables pour quje l'ouvrage put etre compris par toute personne ayaht recti simplerhcnl lYducaliou ordinaire. 2 12 MEMOIRES La statistique generale presenterait deux ordres de genera- lites : 10 Un coup-doeil d'ensemble sur le department ; I Introduction. Statistique generale. Satistique locale. •2.0 La description des terrains qui la composent. Et chacune de ces divisions comprendrait , outre la partie purement geognostique ou mineralogique , toutes les notions statistiques qui peuvent dependre de la connaissance du sol savoir : A. — La topographie et I'orographie , la ge'o- logie pittoresque. B. — Les eaux ou glaces sijperficielles et les niveaux d'eau souterrains. C — Les exploitations et l'industrie mine'rales. D. — Les mateViaux employe's, dans chaque region , pour la construction des habi- tations ou pour l'entretien des che in ins. E. — Des considerations agricoles oil les qua- lite'i physiques du sol arable seraient principalement considere'es sous leurs rapports avec la constitution ge"ologi- que du sous-sol. F. — Enfin , Les curiosite's naturelles et les circonstances particulieres qui ne se rattacheraient a aucun des titres prd- ce'dens. La statistique particuliere ou locale consisterait tout simple- ment en un dictionnaire des communes du departement dans lequel chacune d'elles aurail un article a part qui se compose- rait des documens suivans : Superficie et altitude ( toutes les fois que nous pourrions nous procurer cette der- niere ). DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 2 1 3. Position tlu chef-lieu. Constitution ge'ognostique du sol. Profondeur des puits . nature des couches qu'ils traversent , regime de leurs eaux. Eaux (sources, ruisseaux , etangs). Exploitations et industrie mine'rale. Mate'riaux de construction et d'entretien pour les chemins. Considerations agricoles. Curiosites naturelles et particularite's. La principale piece de TAtlas serait la Cart e geographicjue du de.partement , carte qui serait dressee specialement pour cet objet d'apres les meilleurs documens et particulierement a l'aide des minutes qui peuvent exister au depot de la guerre. Sur cette carte , ou Ton chercherait a representer fidelement le re- lief du terrain , seraient tracees d'abord les limites geognosti- ques et ensuite les indications des principales exploitations et industries ( carrieres , tuileries , forges , mines ). Cette carte serait atcompagnee de plusieurs planches de coupes et vues generales et particulieres , en tete desquelles serait pla cee la coupe generale du departement destinee a mon- trer sa structure interieure ; viendraient ensuite un certain nombre de planches ou seraient represented les fossi'es habi- tuels et caracteristiqnes des co uches , ceux qui peuvent le plus servir a fixer leur age relatif , et , de plus , les accidens mine- ralogiques les plus remarquables. Cet atlas contiendrait encore au moins quatre tableaux , savoir : Le tableau general et methodique des ter- rains tel qu'il re'sulte des connaissances geologiques actuelles. Le tahleau thdorique des terrains du depar- tement. Le tableau general du departement avec 1'indication des assises et des localite's oil ils se trouvent! Le tableau des mincraux du departement. 2J.f MliMOlRES Enfin , I'ouvrage, outre une table detaillee ordinaire, offri- rait un vocabulaire explicatif des termes scientifiqu.es et tech- niques qui auraient ete employes dans le texte. Tel est le plan que j'ai adopte et sur lequel je desirais ap- peler vos observations avant de le soumeltre a I'autorite su- perieure, et aux representans des diverses regions du depar- tement, bien convaincu qu'auiende ou approuve par vous il aura acquis un titre a la faveur des magistrats qui doivent definitivement prononcer sur son sort. Ce cadre pourra paraitre a quelques^uns d'entre vous bien vaste pour etre convenable- ment rempli , en peu de temps , par une seule personne , d'au- tant plus qu'il exige des excursions tres penibles et tres multi- pliers, et , de plus, des visiles dans tous les cbefs-lieux des communes. Toutefois, je crois pouvoir repoudre , sans rien sa crifier de mes devoirs universitaires qui, vous lecomprenez devront toujours rester places en premiere ligne, soutenu par l'amour de la science et par le desir d'etre utile , d'accomplir cette tactae en cinq a,ns , a partir des vacances procliaines ; et j'ai , pour faire apprecier la valeur de cette assertion , une ex- perience des six dernieres annees, pendant lesquelles je me suis constamment occupe de travaux de cette meme nature , et l'execution , en moins de quatre ans , d'apres un plan tout semblabie , de la statistique geologique et mineralogique du de-parteinent de I sJubc , ouvrage , eu cc moment , sous presse et dont j'auraileplaisir, dans peu de mois, de deposer un exem- plaire sur votre bureau. oe lacadiImie des sciemces. a I £ FAIT A L'ACADlhnE 1>ES SCiEKC.ES SUR UK MEMOIKE I>E M. DESl'EYROUS. lielatif a la l/teorie des surfaces ipotherm.es et de V attraction de& cllipso'ides ; Par line cemmissieii obmposee de MM. MOLIKS , PETIT cl BRiSSINNE rapporlonr. Le Memoire de M. Despeyious , sur lequel r Academic nous a charges de faire un rapport , est divise en deux parties distinctes : dans la premiere, l'auteur traite quelques questions generales relatives a la theorie de la clialeur , par une metliode qui lui est propre; dans la seconde , il applique cette metliode au calcul de Tattraction des ellipsoides. Les procedes analytiques du Memoire de M. Despeyrous bases sur les proprietes generales de la fonction V que La- grange a introduite dans le calcul de Tattraction des ellipsoi- des , et que M. Gauss a recemment designee sous le nom de Potentiel. Lagrange a remarque , le premier , que les trois derivees premieres de cette fonction , prises successivement par rapport aus trois coordonnees du point attire , exprimaient les composantes de la force detraction , suivant trois direc- tions rectangulaires. Laplace a prouve ensuite que la sons mo- des trois derivees secondes , prises par rapport aux memes coordonnees, etait nulle , dans le cas ou le point attire ne fait pas partie de la masse du corps attirant ; et cest sur ce theo- reme remarquable qu 'il a etabli , en grande partie, sa theorie de la figure des corps celestes. M. Gauss a public , il y a quel- ques annees , un interessant Momoire sur les proprietes du 2 l" MEMOIRES Potentiel; proprietes qui renferment , implicitement , Tenonce de nombrcux tbeoremes relatifs a ^attraction , a la propagation de lachaleur, a la distribution de l'electricite , etc. ; cardans les diverses applications de l'analyse a la physique ou a Tastro- nomie, se retrouvent des equations aux differences partielles, identiquesa celle que l'illustre Laplace a decouverte , et qui sert de base aux developpemens du troisieme livre de la meca- nique celeste. Enfin , M. Chasles a decouvert , par des methodes ingenieuses, des proprietes remarquables de ^attraction des surfaces du second ordre , et il a donne Tinterpretation geo- metrique de la plus part des proprietes de la fonction V , exprimees par des relations analytiques. M. Despeyrous a entrepris de rapprocber dans son Memoire les nombreux travaux des savans geometres que nous avons mentionnes , et de fa ire sortir de ce rapprocbcment une me- tbode simple et uniforme pour resoudre les importans pro- blemes de la detemination des surfaces isotbermes et de Tat- traction des ellipsoides. Nous nous contenterons de donner, dans ce rapport , un expose succinct de la metbode suivie par l'auteur, en renvoyant au Memoire meme pour les applications qu'il en fait. M. Despeyrous considere d'abord un corps solide, terminc par deux surfaces A , B , entretenues aux temperatures cons- mantes T, T\ Le solide finira par arriver a un etat permanent , et on pourra imaginer dans rinterieur de sa masse plusieurs surfaces isotbermes, dont l'equation generale sera , par exem- ple : f ( x , y, 7. ) = a ; de sorte que leur position dependra uni- quement du parametre a, dont tous les autres sont des fonc- tions. La temperature V d'un point quelconque du solide devra a lequation aux differences partielles : d 2 V d 2 V d2V .;"', , -4- = o. Lela pose , st on prencl un cl x * d y " • d z 2 point dans l'enccinte inlerieure , fojrm.ee par la surface A , et qu'on designe par /• la distance de ce point, a un point quel- DE LACADEMIE DES SCIENCES. >. I ", conque tlu solide , ou aura Tequation aux differences par- da^ d*J_ d 2 J_ tielles : L + L -f- L = o. Mullipliant Tequa- dx* 4y2 dz* , ,, dx, dy, d2 Hon precedente par cette dermerc par r V. dx , dy , dz , soustrayant et integrant nne fois , on trouve , en supposant que la surface B soit a une distance infinie , trois termes de la forme : — / / dx. dyf J- ^- — V. T~ ] ou... // -fh'i^i- d X T /v 1 equation precedente deviendra : dn do) 4~ o (a) , _. . . , , — da. Ur , le premier membre est xe //• dV da potentiel dela couche dont Tepaisseur est i Le second mem- 11$ MEMOIRES bre , etant independant des coordonnees du point interieur a la surface A , et dont il a ete question ci-dessus; on conclut ce theoreme connu : « Si sur une surface isotliernie quelconque, » on construit , comtne il a ete dit , une couche douee du )) pouvoir attractif, suivant la loi naturelle, Taction de cette » cette couche sur un point place , comme on voudra, dans le » vide quelle forme, sera nulle. Ainsi , 1'epaisseur d'une couche, douee d'un pouvoir attrac- tif, nulsur un point interieur, fera connaitre Tepaisseur nor- male dn de deux couches isothermes infiniment voisines, et reciproquement. Les principes que nous venons de resumer forment le fonds du Memoire de M. Despeyrous; il en fait, avec beaucoup d'elegance et de simplicite, Implication a la determination des surfaces isothermes , d'un solide termine par deux surfaces semblables du second ordre, entretenues a des temperatures constantes; et de cette determination , il deduit tres aisement la loi des temperatures permanentes dans ce solide. Dans la seconde partie de son travail , M. Despeyrous s'oc- cupe specialement de Tattraction des ellipsoides, et il fait usage, pour cet objet , de principes analogues a ceux developpes dans la premiere partie ; seulement , il iutroduit , par analogie, avec les surfaces isothermes , les surfaces de niveau , cest-a-dire celles pour lesquelles le potentiel du corps est constant , rela- tivement a chaque point. Puisquc Tequation f ( x , y, z) = a , generate des surfaces isothermes donne aisement la loi des temperatures permanentes , de meme , si cette equation appar- tient aux surfaces de niveau , elle devra donner Texpression du potentiel , qui satisfait , comme V , a la meme equation aux differences partielles. LTauteur construit, sur la surface du ni- veau , une couche d'une epaisseur reglee par la loi meme qui determine celle de la couche construite sur la surface iso- therme. II demontre ensuite, par des considerations tres sim- ples , que la surface exterieure de cette couche est une surface de niveau de sa masse : et de cette observation , il deduit toute de l'academie des sciences. 11Q la iheorie de ^attraction des ellipsoides. A cause de Timpor- tance de cette iheorie dans la mecanique celeste , M.Despey- rous indique, a la fin de son Memoire , une derniere solution , independante de la iheorie de la chaleur. Quelques theoremes generaux sur la distribution de Telectricite a la surface des corps , et qui sont enonces dans le celebre Memoire que Poisson publia en 1 8 1 1 , sont des corollaires faciles des principes expo- ses dans le Memoire. En resume , votre commission propose a TAcademie de donner une enliere approbation au travail de M. Despeyrous , qui se recommande a la fois par l'elegance de la methode ana- lytique et par riiabilete avec laquelle Fauteur traite un sujet aussi important que difficile. Elle exprime aussi le desir que l'Academie remercie M. Despeyrous de son interessante com- munication , et qu'elle ordonne Timpression du present iap- port dans la collection de ses Memoires. Ces conclusions sont adoptees. -9»35^««*-««6«- 2 20 Mi'. MOIRES sai8!a-\ u>\fomfc? general commandant dans cette province J Relativement a la let- tre adressee a Strozzi par Catherine dc Medicis, on ne saurait admettre son existence. Cette lettre , en effet, await ete ecrile et envoy^e six mois avant l'evenement , et cependant elle aurait porte la date du 24 aout , jour du massacre, et aurait rendu compledes circonstances de ce memeevenement. Seservird'une telle piece et en tirer des conclusions serait absurde. Qmnt au Languedoc , Joyeuse , comme on le verra bientot, recut des ordres tout contra ires a ceux qui auraient proscrit les partisans du nouveau culte ; ainsi, comme nous le verrons aussi , nul n'a pu , dans Toulouse , dire qu'il allait-fairc executor des ordres qui n'ont jamais existe. Plusieurs ecrivains, soil contemporains, soit pen eloignes de 1 epoque ou arriva cette deplorable catastrophe , ont laisse a ce sujet des details plus ou moins circonstancies , plus ou moins mensongers. Le premier est Goulard , auteur proteslant , qui a donne VEstat de la France sous le regne de Charles IX. Cest le plus explicite de tous; et comme ceux qui l'ont suivi n'ont fait que le copier ou l'abreger, ou ajouter quelques circonstances a son rccit , j'ai cru devoir rapporter celui-ci. Le livre de Goulard a d'ailleurs ete public a Midelbourg, en 1 578 , six ans apres l'evenement. « En ce temps , dit-il, les calholiques de Toulouse firent aussi un grand massacre de ceux de la religion. Les choses s'y passerent comme s'ensuit : Le dimanche , huitie' me jour apres le massacre ( le Paris, sur les bait heures du malin , les principaux catholiques eurent advertissement decc qoi s'estoit passe", et lettres du conseil secret sur ce qu'ilsavoient a faire. Gela fait , Us s'assemblerent . et au sortir du conseil , font fermer les grandes portes , nc laissant que les petiles ouverles , esquelles ils commirent gens propres. Incontinent le bruit courut par la ville que les seigneurs et gentilhommes avoient este saccage"s dans Paris. Ce qui es- tnnt rapporte" a ceux de la religion dudit Toulouse , qui estoient sortis de la ville , des cinq heures du matin , pour aller au preche de Castanet, les uns furcnt d'advis de se retirer ailleurs; les autres , de retourner dans la ville denner ordre a leurs affaires. Quant a ceux qui estoient si mal DE L'aCABEMIE DES SCIENCES. 2 2§ odvisez , on Jes laissoit entrer paisiblement , en telle sorle qu'on retenoi 1 leurs ^pees et dagues a la porte. Sur le soir, les corps-de-garde furen* poscz en divers endroits. Mais d'autant que plusieurs conseillers de la religion estoient hois , afin de les attraper , on ne garda pas les portes si soigneusernent le lendemaiii , ainsi entroit et sortoit qu i vouloit , sans estre autrement enquis. Cela estoit pour attiier aussi les autres simples gens errans par les champs et pour surprendre les autres villes circon- voisiues qui sont de la religion. Le premier president , nomme' Daffis , homme caut et inhumain , mesme a l'endroict de ses propres enfaos qu'il ne peut voir ne sentir, mauda aux conseillers absens , que soubs sa parole ils s'en vinasent, et que leur absence ne servoit qu'a esmouvoir leshabitans dudit Toulouse ; qu'il estoit bien vray qu'on avoit massacre a Paris, tnais que ce n'estoient que querelles particulieres , et que pour cela le Roy n'entendoit point rompre son edict de Pacification . Au- cuns se laisserent persuader et s'en retournerent. Les autres , flairant le danger, ne laissereut de sesauver, comrne a iVIontnubau , Puylaurens , R^almont el aiileurs. Le mardy, pour retenir ceux qui estoient dans la ville, etaltirer les autres estans dehors , le Parlement fit publier, a son ■de trompe, quelque forme de volonte du Roy, par laquelle deffenses tstoieut faites de ne molester en rien ceux de la religion , ains de les favoriser. A ceste proclamation estoient les presideus , le se'ne'chal , les capitouls, le viguier et autres , accompngnez de leur guet , avec armes. Cela mit en soupcon plusieurs desdits de la religion , specialemant les conseillers, qui des-lorsse iransporlerent par devers le premier presi- dent, pour scavoir a quoy tendoient telles facons' de faire. 11 leur res- pondit que c'estoit seulemeut pour empescher l'esmotion du peuple. Or, voyant que leur pipee ne pourroit attraper les oiseaux eschapez , ils se deschargerent sur ceu.\ qui estoient en leur puissance. — Ainsy done le mercredy, jour suivant, sur les dix lieures du matin, ayaut divise - leurs sergens par tioupes et ez quartiers, ils les firent entrer ez maisoos desdits de la religion, qui furent emprisonnes en divers convens et pri- sons de la ville , ce qui fut fait parlout le mercredy. La garde ful re- double'e aux portes, et un du parlement , avec qtielques marcbands catholiques, deputez pour commander en chacune des portes pour re- coniiafiie tous ceux qui sortiroient et letenir les fuyaus. Commande- ment fut fait aussy a toutes personnes de de'celer ceux de ladite religion qu'on sauroit estre cachez, a peine d'en respondre. An moyen de quoy plusieurs eslans descouverts furent conslilue's prisenniers. Entre iceux estoient cinq ou six conseilleis , homines doctes et notables , lesquels consoloient les aulres . or, ils demeurerent ainsy arrestez l'espace de trois semaines. Cependant , les catholiques faisoient entreprises sur ks villes ciiconvoisints; fiient surprendre Castres, ou il y cutquelques gens de la religion luese: les autres ayant fait quelque resistance se sauveVent. 22 G MEMOIRES » Les trois semaines expirees , ils mireat tous les prisouniers ensem- ble dans la conciergerie ; en quoy on commenca a connaitre leur inten- tion ; car ils n'avoient differe" que pour plus amples raandemens de Paris, qui leur furent aussy apportez par leurs de*putez , nommez Del- pech et Madron, riches bourgeois de la ville , lesquels exhibeieutle commandetnent de par le Roy , que si le massacre n'estoit encore faict, ils nediffeVassent plus longuement de mettrea execution sa volonld; a quoy ils furent prompts ; et un samedy matin , avant soleil leve* , quel- ques escoliers , balteurs de pave* et autres garnemens , au nombre de sept ou huit , armez de baches et coutelas , entrerenl dans ladite concier- gerie, et faisans descendre ces pauvres prisonniers les uns apres les autres, les massacrerent au pied des degre"s d'icelle conciergerie , sans leurdonner aucun loisir de parler, ny moins prier Dieu : on tient qu'ils en massacrerent jusques au nombre de trois cents , apres les avoir pillez et d^pouillez de leurs accoutremens Ils les estendirent sur la place tous nuds, leur otant mesme la chemise, et leur laissant pour toute couverture une feuillede papier a chascun sur leurs parties honteuses. Ils les laisserenten vue de tous 1'espace de deux jours entiers , pendant lesquels on cava de grands fosse's a l'Archeve'che dudit Tholose , ou ces corps , cruellement mutilez , furent jetez l'uu sur l'autre , ainsi nuds- Quant aux conseillers prisonniers , apres avoir este - massac rez , ils furent pendus avec leurs robes longues , au grand orme qui est e n la cour du Palais ; etcependant les maisons desdits de la religion furent saccage'es et pille'es. » L'auteur de YHistoire des Martyrs ( i ) a copie la plus grande partie du recit que Ton vient de lire. La , comtne dans Tou- vragede Goulard, l'avocat general Jean-EtienneDurand, ou Du- ranti , n'est point nomme. M. de Thou a copie aussi , mais en l'abregeant, le recit de Goulard; il y ajoute le nom du chef des assassins, Latour ; mais Duranti n'est point design e dans ce recit comme ayant fai 1 executer le massacre. Gaches, ecrivain protestant qui a laisse des Memoires, encore inedits , et dans lesquels on remarque souvent des reticences (I) Histoire des Martyrs persecutes et mis a tnort pom la ve'rite de f Euan g ile. DE l'aCADEMIE BBS SOENCES. J2J qui annoiicent peude bonne foi , a copie hlteralement Goulard ; mais il a change quelques-unes des phrases de ce recit, et il y a insere Ja premiere, V unique accusation, qui ait pese sur Duranti. Sentant bien dailleursque I'epithete d'inhumain, don- nee au premier president Daffis , rendrait suspecte sa narration, dansun pays ou la bontedece magistrat elaitconnue, il a ecrit au lieu de caut et inhumain, caut et subtil, et il a, comme le dit Lafaille (i), supprime le Teste de Veloge. Voici maintenanl, pour me servir encore des propres expressions de Lafaille, le fait que Gaches a consu du sien a la relation de Tauteur des Me- moires « Et l'assemblee faitte du parlement avec les capilouls, Jeau- Estienne Duranti , advocat-general, voyant que par les advis , la plus grande partie ayant liorreur d'un si cruel commandement , estoient enclins plustot a la clemence qu'a lacruaute, voyant dautrepart quelques autres , qui, sans oser opiner, levoient les epaules et baissoient les yeux , il leur dit ces paroles: — •< f ous ferez ce qu'il vous plaira , et direz ce que bon vous semblera. Quant a moj , Je vais executer , de par le roj , ce que ma charge el mon debvoir me commandent. » « Le lende- niain, quatrieme octobre , avant soleil leve, deux escholiers, 1 un nomine Latour, et l'autre nomme Lestele , ayant assem- ble quelques autres garnemens, au nombre de sept a huit armes de haches et coutelas , s'en allerent a la concierge- rie, par le commandement de l'advocat general; et estant cntrez, laisoient descendre les pauvres prisonniers lesunsaprez les autres , et les massacrerent au pied du degre... » Ce qui suit, dit Lafaille, est le meme, et aux memes termes, que l'a ecrit Tauteur des ivlemoires sur VEstat de la France. Lafaille aurait bien voulu refuter Gaches; «mais, dit-il, je sais combieu il est dangereux d'entreprendre de decider des ques- tions de fait , sur tout quand les fails , tel que celui-ci , excedent la memoiredes vivans , etou Ton n'a dautres Titles ny Menioi- i es pour se determiner , que ccux qui font la question meme. » Je vais monuer que Lafaille avait en son pouvoir les litres , 2Sb8 MEM0IRES les Mcmoires , qui , suivant lui , n'existnient pas. Les ecrivain s qui sont venus apres lui, et parmi lesquels il en est qui meritent beaucoup d'estime , n'ont pas eu l'idee de compulser les monu- mens de Tepoque ; ils ont cru sur sa parole , Jacques Gaches , qu'ils ont suppose de bonne foi , chose qui n'est pas prouvee, et bien informe, parce qu'il habitait la ville de Castres,a dix-sept lieues de Toulouse, et ils ont adopte le recit deeetau- teur protestant, et la memoire de Duranti a ete souillee par une odieuse accusation. Je vais demontrer l'absurdite de celle-ci. Lafaille . le plus paresseux , le plus negligent des annalistes , avait eu sous sa main, pendant plus de quarante ans,les raonu- mens publics relatifs a cette horrible catastrophe; il les cite menie. Helas ! il ne les avait pas lus , et il a imprime ces mots : « (Jest une chose surprenante que le peu de connaissance que lestitres deVHotel-de-Ville nous donnent de ce massacre] il n'en est pas dit un mot dans les regItres des conseils. II ri'en est pas dit un mot ! ! d'apres cette assertion, ne nous etonnons plus que tant d'ecrivains aient cru qu'il n'y avait aucune recherche ulterieureafairea ce sujet.Un auteurestime, deux fois capitoul, et qui avait rempli durant une longue suite d'annees la charge de sindic de la ville, devrait etre cru par tous ceux qui se lais- sent tromper par Teclatd'une reputation qui parait bien acquise. Dailleurs, nagueres,un autre ecrivain, qui nous a laisse, sous le nom SHistoire , un gros ouvrage contre la ville de Toulouse, s'etant aussi eleve , avec force contre Duranti, en declarant lui aussi , qu'il n 7 y a rien sur le massacre des protestans dans les registres de la ville , beaucoup de gens ont du le croire, car cet auteur, hommed'esprit, a occupe pendant dix annees la place d'archiviste de la ville. Helas! comme Lafaille , il n 'avait point lu les deliberations des Conseils Le recuedde ces deliberations ne forme point un seul registre comme Lafaille l'insinue, mais plusieurs volumes in-folio. I's commencenten i 5»4 etcontinuent, sans interruption, jusqu'en T'jSc^. Cestdansces monumcns respectables quo nous trouvons D£ LACADEMIE DES SC1EJSCES. 22<) des details assez amples sur l'affreux evenement du 4 au 5 oo tobre 1572 , et dans l'extrait que je vais en donner, on verra : i° Qu'il est faux que la ville ait depute les sieurs Delpech et de Madron vers le roi , pour coanaitre la volonte de celui-ci relativement aux protestans, ainsi que l'a dit d'abord l'au- teur des Memoires sur Vestat de la France , copie depuis par l'auteur de YHistoire des Martyrs, par de Tbou, Gaclies et quelques a^tres ; 2° Qu'il est faux qu'il y ait eu une assemblee duparlement reunie aux capitouls, pour y entendre les ordres du roi , rela- tivement aux prisonniers protestans , et que , par suite, il est faux que l'avocat general Duranti ait tenu l'horrible propos que Gaches seul luiattribue. One seule fois, le 3o aout, les ca- pitouls se sontpresentes cbez le premier president, pour concer- ter des mesures, afin demaintenir la tranquillite publique; une autrefois ils sesont presentesauparlementassemble , etpourle meme objet ; il n'y a pas eu d'autres assemblies dans les- quelles ces magistrats populaires aient pu s'entretenir avec la cour , de ce qui concernait les protestans. 5° Qu'il est faux qu'il soit venu un ordre du roi pour mettre a mort les Huguenots de Toulouse ; 4° Qu'il est demontre que la veille de ce massacre, il y eut dans la ville des attroupemens de soldats e'trangers , que des vols audacieux furent commis , et que pour faire cesser ces voieS de fait on eut recours a l'autorite des capitouls ; 5°Enfin, qu'il est etablique les capitouls, innocens detousces meurtres , endemanderentavec instance la punition et parurent accuser, en plein conseil general, le sieur de Labastide , se'ne- cbal de Toulouse, protecteur avoue de Lalour , chef des assas- sins , qui se disait de la maison et serviteur de ce senechal, et que ce magistrat fit alors l'elogf; public de ce miserable et refusa de repondre categoriqueoient a l'inlerpellation qui lui etai 1 faite pour savoir si c'e'tait lui qui avait ordonne aux meurtrierS de frapper Ian t de ma Iheu reuses viclimes... ^3o MEMOIRES Le texte me me Ju quatneme regislre des conseils (i) servm tie preuve a rues assertions. Je copie : « Du dernier jour du mois d'aoust, Van mille cinq cens septante-deux , pardevant MM. Lardat , Audonnet , Saint - Laigies , Suaii, Bolle , Bauteville, Gout et falades , capitouls , heure de huict heures du matin. » Ed sortant d'ouir ia messe du Saint-Esprit , dicte et cdtebre'Q en l'eglisede Saint-Sernin deTholose (2) , MM. les capitouls ont recu une Jettre missive a eulx envoye'e par Mgr. de Joyeuse , lieutenant-ge'ae'ral pour le Roy au pays deLanguedoc , contenant advertissement que, en la ville de Paris , le jour et feste de S. Barlbelemy, viogt-quatriesine dudit moys, i'amiral et tous les chefs de la nouveile el pretendue reli- gion qui avaieutpu estre aprehendes ea ladite ville , auroyent esle* tuez et mis au filet de l'espee pour uue querelle de longue main porte'e entre MM. de Guyse et ledit amiral. Mays pour cela le Roy escripvoit qu'il ne vouloit que aulcune chose fust attente'e ne innovee contre VEdict de la paix. Leur mandoit ledict sieur de Joyeuse, suivant la volonte* du Roy, que fusseut mises gardes ez portes de ladicte villi? avec bastons a feu, et que Ton tint 1* je.il a ce qu'aulcuDe surprise ne fust faicte par ceulx de ladicte religion sur la ville ni a celles des envyrons. El pour mieux savoir la veVite du faict , qualre desdits sei- gneurs decapitoul , savoir : Lardat, Audonnet, Bolle et Gout , se- royent all^s trouver monseigneur de Daffis , premier president eu la cour, lequel ayant trouve dans sa niaison , oil estoit M. Durand , advo- cat-ge'ne'ral du Roy, par l'advis dudit sieur president , auroieut escriples lettres ez villes de Grenade, Verdun , Chasteau-Sarrasin , Moyssac , Montech , et aux catholiques de Montauban , Villemur, Buzet , Rabas- tens, Gailhac, Lavaur, Saint-FtMix de Caramang, Villefranche-de-Lau- raguois , Rieux, Montesquieu et Muret, et a plusieurs autres villes et lieux des environs de Tholose ausquelles auioit faict donuer advertisse- ment sey lenir sur leurs gardes , c t obvier aux surprises qui pourroient advenir, etque missent gardes aux portes , avec armes , le plus modeste- tement que seroit possible , sans rien innover ny attenter sur les personnes. » Le passage que je viens do rapportcr est le seul dans leqne! (I) Page 157 et suiv. ' - Scion uric foudation faite par la ville DE L*ACADEMIE DES SCIENCES. 23 f le nom de Durand , ou de Duranti, se trouve dans toutecette portion de la se'rie des proces-verbaux des conseils de THotel- de-Ville ; et Ion ne voit point quil ait influe en rien sur ce qui eut lieu cliez le premier president, ou Ton ne prit d'ailleurs aucune determination contraire aux ordres de M. de Joyeuse, II ne s'agissait , en effet , que de prevenir la surprise des villes et de maintenir la paix. Les autres passages qui vont etre bien- tot rapportes , et qui etaient jusqua present inconnus , montre- ront que Duranti est demeure etranger a tout ce qui eut lieu a cette epoque desastreuse. Si nous recliercbons dans les registres du parlement ce cpii se passa relativement aux protestans de Toulouse , nous trouverons la confirmation de ce qui est annonce dans ceux des conseils de la Tille. On y voit ensuite que les capitouls furent mandes par la Cour , afin de prendre des mesures pour conserver la ville au roi , et aussi pour mainlenir la paix telle qu'elle avait ete accordee par le dernier Edit. Je crois devoir rapporter ici ce passage important, qui confirme les faits enonces dans le registre des conseils de ville. -&■ « Par messire Jehan d'Affis, chevalier et premier president en la court, a esle diet et remonstre" que ce jourd'huy dimaache , dernier d'aoust, par ung geDtilhomme, eavoye" expr£s de la part du seigneur de Joyeuse , gouverneur en Languedoc, en l'abseoce du seigneur Damp- rille , mareschal de France , lieutenant et gourerneur piincipal audict pays, tant par lettres dudit seigneur de Joyeuse que du gentilhomme poi teur d J icelles, il aui oict eu ad v ertissement que ledict sieur de Joyeuse par courrier expres , auroict recu leltres closes de fa majeste* du vingt- quatriesme dudict moys passe - , par lesquelles et pour aulcunes causes y contenues estoict mande" audict seigneur de Joyeuse adviser a la surete des villes, et faire entendre et publier partout les Jieulx du- dict gouvernement , que chascun ayt a demeurer en repos et su- rete en sa maison , ne prendre les armes ny offencer luug laultre , sur peyne de la vye, et faire garder, entretenir et observei l'edict faict par ledict seigneur sur la paciffication des troubles, et punyr les contrevenans , et que ledict seigneur de Joyeuse, ayant de sa part mis ordre et provision pour effectuer ce que luy estoict com- mande par lesdictes lettres closes et scllon 1 'intention de sa niajcstc, 2 32 MEMOIHES en avoit voulleu adviser tanl ledict seigneur , premier president , que aussy la court, a laquelle aussy il auroit escript lettnis a mesmes fins , mises par ledict gentilhomme ez mains dudict seigneur, premier pre- sident, affin que par la providence de la court, il feusl tenu ordie et pourveu sellon l'intenlion de sa majeste" , tant a la surete" de la ville de Tolose que des autres lieulx des envyrons.et a conserver en toutes surete" et tranquillite les habiians desdites villes et autres lieulx, en sorte que ne peult advenir aulcune alteration eu l'estat desdiles villes et lieulx contre l'intention de sa majeste" et au preju- dice de son service, et que des lors ledict seigneur, premier president, n'ayant le moyeu de communiquer a la court (I), et ayant appele aul- cungs des pre"sidens en icelle et coufere avec eulx dudict faict , il au- roil este advise de envoyer chercher les cappitouls de ceste ville, ou aulcungs deulx, ausquels avoit este - diet el enjoinct de pourvoir soi- gneusement a toutes diligences a ce quest requis pour la surete de ladicte ville, de mettre gardes suffisantes aux portes et en la Maison de la ville, redoubler le guet de nuyt , garder et obvier qu'il ne se fissent aul cunes assemblies, e'meutes ou cruaules au prejudice de la tranquillite* publique, et pourvoir aux autres choses lequises el n^- cessaires a ces fins communes , aussy sur l'heure il auroict este" pourveu a donner advertissement a mesmes fins en aulcunes autres villes et lieulx des envyrons de ladicte ville qui sera de importance et conse- quence pour maintenir icelle ville et pays des envyrons eu l'obeys- sauceet subjection de sadicte majeste. Pareillement auroit este escript aux seigneurs de la Valete et de Savinhac, et aulcungs autres genli- Jhommes , bons et fideles serviteurs de sa majeste, re'sidens pres et envyrons de ladicte ville , de se rendre en ycelle pour se employe^ si besoing estoit, pour le service dudict seigneur ausdites fins et sel- lon ses intentions et commandemens. Et apres ce lesdites lettres clo- ses dudict seigneur Joyeuse , bail lees par ledict seigneur president , dre. e sees a la court , ont este" ouvertes, escriptes de Beziers , le der- nier dudict moys d'aoust , et faict lecture d icelles qui coutiennent en effect ce que avoit este diet et remoustre par ledicl sieur premier pre- sident etestant la court en deliberation ; elle auroit este" adverlie que aulcungs des cappitouls de ladicte ville estoient veuus pour parler a icelle, et eulx entry's au mandementdela court, e'esta sea voir MM" Jeban Lardat , docteur ez droicls, de Sainct-Leigier, Jeban Audonnet, Jeban Bole, cappitouls de ladicte ville, ont diet et remonstre" par la bovicb e dudict Lardat , comme eulx et leurs compaignons cappitouls de ladicte ville avoient, le jour d'hier, recu lettres dudict seigneur- de Joyeuse 1 Celle-ci ctait en vacancc. t)E l'academie DES SCIENCES. 233 par lesquelles leur estoict commands de pourvoir a l'assurance de la- dicte Title , et garderqu'il ne y eust aulcune chose innove"eou altered quanta l'estat d'icelle ny aulcune emeule coDtre les edicts , ains qu e tous habitans feussent conservez et maintenus en toute surety et tran_ quillite* suyvant lesdicts edicts , et que suyvant tout le contenu desdictes lettres que mandement a eulx donne par ledict seigneur premier pre- sident, il y auroit este" pourveu et que lesdicts cappitouls , en tant qu'ils auroicnt sen adviser estre expedient et ne'cessaire ausdiltes fins, et mesmes que eulx ayant entendu que en aulcungs endroits de la- dicte ville , il avoit quelques assemblies auroient mise piompte provision a les faire cesser. Et lesdits cappitouls retirez , et con- tinuant de delibe'rer stir ledict faict , la court trouvant bon et ap- prouvant ce que auroit este faict par ledict seigneur premier pre'si- dent , a dClib^re et arrest^ que serait de recbef faictes injonctions ausdits cappitouls de pourvoir soigneuserrent et diligemment a ce queladi^te ville soil tenue en surete sous la fidele subjection de sa majesle , el qu'il ny soient faictes aulcunes assemblies ou emeutes ou autres choses tendant a esmotion ou alteration de l'estat d'icelle et au repos et tranquillite" des subjects dudict seigneur, contravention ou infraction des edicts de sa majeste et singulierement de 1'edict de pacification, ne faict offence, ollrage , violence ou oppression, ne tort a aulcun ; et a ces fins continuer de avoir bon gnet, la nuit re- double, ainsi qu'ils verroient estre expediant et necessaire , et pour garder des souldats aux portes de ladicte ville, en depputant par cha- curie desdites quelques ungs des bourgeois d'icelle pour avoir en ce telle surintendance qu'en sera requis et mesme par se prendre garde a la qualite" des personnes qui entrent et sot tent et que par lesdits sols dats ne soict faict insolences, tort ou injure a personne. N&mmoin- qu'il seroit faictes inhibitions par proclamations publiques sur cer- taines et grandes peynes a tous estrangers non domycilliers en la- dicte ville , personnes sans adveu , de vuyder icelle dans certains briefs termt s sur grandes peynes, et inhibitions a tous de qr.elque estat et conditions que soitnt, de ne se iujurier, oultrager ou offancer 1'ung l'autre de paiolles ou de faict, ou user de aulcunes parolles ou actes tendans a esmotion et esmotion ou sedition ne aultrement contreve- uir audict edict de pacification et aultres edicts sur ce faict... et au surplus a este 1 aussy de'libe're' et arreste que ou cy apres pour tels et semblables affaires il surviendroict aulcune occu rrence de aulcuns cas requerans prompte provision, ou dont il y pourroit avoir dangier de descouverte , la cour trouve bon et approuve que ledict sieur premier president , que aulx affaires qui ne pourront souffrir dili- gemment y pourvoye sur l'heure, et quant aux autres en coaferant chez soi d'iceulx en l'assemble'e de aulcungs aultres des pre"sidens , ?3> mV.moiiu-s et conseillers d'icelle (els que bon leur semblera qu'ils puyssent aussi pourvoir ausdites affaires , selon l'exigence d'iceulx sauf a eom- muniquer a ladite court des affaires qu'il connoislra estre besoing luy estre representees et dont la dilation ne poui roit causer on importer aulcun prejudice au service du Roy el bien public. » Pour expliquer ce qui suit, il faut se rappeler que ledit defendait aux protestans de s'assembler , soil dans Toulouse , soit a une certaine distance de la ville , pour y exercer leur culte. Or, il parait que , malgre le texte de l'Edit, et les restric- tions qui y avaient ete apportees lors de son enregistrement , les calvinistes s'assemblaient pres du village de Castanet , et qu'ils contrevenaient ainsi , si ce nest au texte formel de cet Edit, dn moins aux dispositions qui y avaient ete jointes. Cette remarque fera connaitre le motif de la mesure qui fut prise contre eux. On lit dans le registre deja cite: «Du qnatriesme jour de septembre. Pre'sens, MM. de La to my, second president, d'Aussonne, Richard de la Cassagne, conseiller du Roy enla cour, de la Bastide, senechal, de Royere, jttge criminel, Lardat, Audon- net,Suaii, Bauteville, Bolle, capitols. A este arreste" qu'il est permis au seigneur de Montauriol , arrester tous les Huguenots, qui se seront assembles contre les edits du Roy, et les admener prisonniers ez prisons de la justice , et cornmis a M. le se- nescbal pour despecber missive a l'execution de ce dessus , le plus mo- destementque sera possible. Et de mesmes a tHe* arreste que ceulx aus- quels a este' commande tenir l'arrest en leurs maisons, saas faire distinc- tions de personnes, seront pnnses et mises ez convents tant des Cannes Jacopins que aultres de ladite ville pour les tenii en surete, quant sera le bon plaisir du Roy et de la cour les demauder, aux fins d'obvyer que le peuples en offense; aussi est arreste" que les conseillers de la cout- qui sontdela nouvelie religion seront mis au convent des Carmes , et les magistrats presidiaulx aux Jacopins, et ne"an moins que Lagardelle sera prins au corps et restenu en prison ou en lieu assure jusques a ce que par justice aultremenl en soit dit et ordonne*. » Plus loin, on lit : a Les capitouls ayant represente au parle- mentque les protestans ont chasse des villes de Montauban , Mazeres et Carmain , les catholiques, la cour permct aux magis- DE LACADhMIE DES SCIENCES. 235 trats municipaux de faire arreter Lous ceux qui, dans Toulouse , out profession de la religion refbrmee. » Le 5 septembre , les capitouls Suau, Saint-Legier , Bolle , Buysson, Valades et Audonnet nomment les cbefs qui doivent commander les gardes , taut la nuyt que le jour. L'ordre est donne aux Prieurs des couvens de restreindre les prisonniers qui leur ont cte confies , et dempecber qu'ils ne puissent sorlir de ces couvens. On ne voit jusque-la que des mesures de police. Les protes- tans etaient en armes autour de Toulouse ; leurs eclaireurs venaient jusqua l'extremite des faubourgs : le peuple mur- murait et menacait les prisonniers; et, d'un autre cote, la plus grande partie de ceux-ci avait pu fuir. Le president de Latomy assure dans ses Mcmoires que de « trois cents et plus hugue- naults de toutes conditions et fortunes quavaient este prins les deux tiers avoient trouve moyens , soit par amis et parens catholiques , soit parce qu'ils connoissoient de longue main les prieurs desdits convens , d'en sortir ou y demeurer musses sur les voutes , dans les soubterrains, et clocbers , siqu'on s'esbais- soit de ne plus les retrouver. » Le 7 septembre , on delibera devant le president de Latomy, de faire murer les portes de Mont-Gaillard et de Moutoulieu, et Ton ordonna la saisie des biens de ceux de la nouvelle religion. On resserra encore plus les prisonniers, « et a 1'ad- venir dit le regitre , ils ne pourront plus se promener dans les cours et les jardins des convens ou ils ont este mis. » Le meme jour, au moment ou le conseil etait assemble , est entre le comte de Rieux , porteur d'une lettre du roi. Elle nest point inseree dans le regitre , mais on voit que c'est celle que Char- les IX ecrivit pour annoncer aux capitouls ce qui etait arrive a Paris , et pour leur prescrire Tobservation de l'edit. Ce meme jour encore , et dans un autre conseil tenu pour savoir « ce que sa majeste entend cstrc faict de ceulx de la Jiomelle opinion qui a present sont prisonniers , a este arreste que, ii toute dilligence, M" Hector Bojer de fiesse , docteur, iZb MEMOIRfiS yra devers saditte majeste , auquel seront baillecs , lettres e^ instructions pour luy porter , ct supplier saditte majeste com- mander ce qu'il en tend estre suivy pour V execution de ses edicts, et a icelluy Besse sera bailie, pour cependant, la somme de cinquante escus dor sol , en deduction et tant moings de tout ce que luy sera laxe pour journee en allant, vcnant etsejour- nant en ladite ville de Paris , ou en court (i).» Ce passage est d'une haute importance ; il demontre que ce ne furent point Delpech et de Madron qui furent deputes a la cour pour prendre les ordres du roi , relativement aux protestans, ainsi que l'auteur des Memoires sur Vestat de la France , celui de V Ilistoire des Martyrs , Caches et de Thou , suivis par de copistes nambreux, qui n'ont rien etudie , Tout af- firme. C'est le doeteur Hector de Besse que le conseil envoie, et Ion peut remarquer qu'il ne s'agit pas de savoir si on egor- gera ounon lesprisonniers ; car le depute doit demander au roi ce qu'il entend estre suivi pour V execution des edits. Nous aligns voir en effet que les capitouls vont faire instruire une (1)J'ai cite a ce sujetdans YHistoire des institutions de Toulouse, t. Ill, un passage des memoires da president de Latomy , dans lequel 1 avocat ge^neYal Duranti n'est point nomine. Mais on ylit : Que l'on disait que Delpech et Madron avaient porle lordre du massacre. Ce temoignagese- rait important s'il <5lait reellement de l'auteur des Memoires; njais on ne le trouve que dans la copie faite en 1 784 , et qui e"lait destinee a 1 im- pression. On avoit charge ur. avocat au Parlement [ Mailhe a ce que l'on assure) de retoucher les Memoires du president de Latcmy,que l'on destinMt alors a l'impression.Une nouvelle forme a ete dounee alors a ces Memoires, etonya introdnit des fails qui ne setrouvent point dans l'ori. ginal; le teste a ete altdie dans plusieuis de ses parties, etdes interpret - lions, etdeserreurs de date signalcnt surtout le travail du redacteur de ce journal del'un des plus celtbres magistrals du Parlement de Toulouse- Lemanuscrit autographe , actuellement sous nos yeux , differe entice- ment de la copie faite en 1784. II n'y est question de Madrou et de Del- pech , que dans les anne"es anle"rieures , et ils n'y sont nomme"s que pour raconter des traits de devouement cu faveur de la ville. DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. 2 3 7 procedure pour savoir si Ies prisonniers ont manque aux pres- criptions de s edits. a Le17 septembre, dit encore le registre, a este enjoint et commande Par M. Suau, capitoul, a MM. Laffont , Taillefer , Ramoadi et Dalcun assesseurs , de, incontinent et a toute diligence , vacquer a 1'audition de tons ceulx de la nouvelle prethendue religion qui sont pre'senlement prisonniers , stir les contraventions quils ont commises aux edits du Roy. » Ces mesures coincident avec la commission donnee a Hector de Besse , relativement a l'execution des edits. On voulait ap- paremmentjugeret faire punir ceux quiy auraient contrevenu , et c'etait, non point pour savoir si on devait egorger les pro- testans quon avait depute a la cour , mais pour prendre des ordres relativement a la maniere dont on devait proceder lega- lement contre Jes prisonniers. II parait que Ton avait saisi quelques correspondauces qui compromettaient, plus ou moins , MM. de Ferrieres , Coras et Latger, car, le 23 septembre, le parlement ordonna que ces trois conseillers seraient interroges. On voit ensuite. paries registres de la cour , quils refuserent de repondre et que M m0 de Latger dut etre interrogee. a son tour, pour savoir com- ment elle avait appris ce que contenait la deliberation prise par le parlement, le 23 de ce mois. Voici ce que Ton trouve sur cette procedure, qui marcbait en quelque parallelement a celle que Ton instruisait par ordre des capitouls , pour savoir si les autres protestans , alors arretes, s'etaieni! rendus coupables de contraventions a TEdit de pacification. o Ce jourd'huy , vingt-septiemede septembre mil cinq cens septante- deux , les chambres assemblies, ouy le rapport des commissairesdepu- tez par la cour , pour proceder suyvant les precedentes deliberations a 1'audition de MM" Francoys de Ferrierre, Jehan de Corras, et Anlhoine Lacgier , conseillers en icelle , restraints el arrestez, et de presant estans en la conciergerie , et veues les responses et auditions desdits de Fer- rierre, de Corras et Lacgier, dontresulte qu'ils n'nuroient voulleu resr die devant lesdits commissaires , pour aulcunes causes par eulx . 16 MlvMOUiKS gueesconteuues en ieuis auditions, et deliberations du vingt-lroisieme de ce moys a estt? , par la cour, deiibere* et arreste que , suy vant ladite de- claration et aullres incidens y ceulx de Ferrierre, de Corras, de Largier, seront examinez et respondront sur les fails, estans tneutionnez en icel- les , et , aui fins , lesdits commissaires les ayant faict venir de vers eulx leurs remonstrant la consttime, et ceste deliberation et ordonnances de la cour en les admouestant de y obeyr, et optemperer , ndanmoins leur i'eront commaudeineut lie ce fait, sur peyne de desbobeyssance ou d'estre punys comme attaincls et convaincus des cas a eulx imposez. Autre in- timation que a fate de ce sera procede contre eulx a l'instruction des- ditz faictz, tant par tesmoings que verification de leurs seings et es- criptures , par comparaison de lettres et autres voyes de droit et , au surplus, pour ce que en tractant dudict faict par M e Antboine de Sainct- Pol, conseiller du Pioy, et maistre des requestes ordinaires de son ostel, a ce procddant, a ete diet et remonstre, que de despuis ladite declaration datant du vingt-lroisiem e dudict moys, en laquelle il aurait assist^ Da- moiselle.... femmeaudict Lacgier, en le sollicitant dudict affaire poursou dictmarv , luy aurait teuu des propos par lesquels esloict a compreudre quelle avait entendu le secret des oppinions interimees en ladicte de- liberation et plus particulierement l'oppinion dudict de Sainct-Pol , chose fort pernicieuse et de mauvais exemple ; » La-dessus la cour arrete que Mme de Lacgier sera mande"e venir et admen er au palays par ung des Messieurs , pour estre interrogce sur les interrogations qui luy seront faictes , et les commissaires qui a ce seront desputez concernant ledict faict descouverte et revellement desopiuions, et ou elle n'en vouldroit dire la virile , tiendra l'arrest en sa maison ; et a ces fins ont este desputez MM. Estienue de Bonald et Christofle Bru- sard, aussi conseillers en icelle.... » Ce jourd'hui , en tractant et deliberant par la court , les chambres assemblies , sur aulcuues requestes presentees par plusieurs de ceulx de la nouvelle pr^tendue religion , qui ont ouvertement faict partie d'icelle, estans arrestezet restraiutz eu Tholose, et veu les declarations faictes par sa Majeste" du vingt-quatre d'aoust, devant envoye"e au Seneschal de Tholose , a estede'libere el arrest^ qu'ils seront examinez et interrogez sur faictsconcernans leur estat et qualitez, et la contravention aux edits duRoy ; et les commissaires qui a ce seront desputez , pour y estre faict el ordonne , ce que de raison ; et auxdicles fins ont este commis et des- putez MM. Guillaumc Doujat , Pierre Sabalier, Vidal d'Auzone, Symou Buet, Michel Proheuques et Pierre deHautpoul , conseillers du Hoy en ladicte cour. » (I) [1) Registredu Parlement'1572. DE l'acADEMIE DES SCIENCES. 23g On trouve ensuite dans le registre des Gonseils de THotel- de-Ville la preuve que Ton ne voulait point attirer les pro- testans dans un piege pour s'en defaire , ainsi que Font dit quelques historiens ; car si on ordonne des recherches pour decouvrir les religionnaires de Toulouse qui n'avaient pas ete arretes, on voit aussi que Ton prend des mesures pour f aire sortir de la ville quelques personnages qui avaient figure dans les derniers troubles, comme attaches aux noovelles opinions. Certes , si Ton avait projete un massacre , on n'en aurait pas preserve , en les bannissant , ces hommes qui avaient figure dans les derniers troubles, et qui avaient , sansdoute, verse le sang catholique; et ainsi une partie des calomuies repandues a ce sujet tombent par le seul enonce de ce fait remarquable. J'ai parcouru, avec le plus grand soin, la suite des delibe- rations ; j'ai eu recours aux archives de plusieurs anciennes maisons ; j'ai lu les Memoires contemporains , et je n'ai rien trouve d'authentique relatif au sujet qui nous occupe, seulement on voit partout que Tagitation etait grande dans la ville ; et Latoiny dit que :« Des le premier dudict moys d'oc- bre , il entra en ville nombre de gens sans adveu , soldats du comte de Foix et de Gomminges , arines la plupart d'arque- buses , piques, corcelets, portant morions , et menagant les gens dans les rues , les nommant Parpaillots , Patarins , Hu- guenaulx, et insuhant filles et femmes. Et fut convenu deras- sembler un conseil, ordonner aux capitouls d'armer les dixaines, renforcer le guet , et escripre a M. de Joyeuse pour le prier de soi venir avec une ou deux enseignes. Mais la sedition emporta le tout...» Le proces-verbal du Conseil, tenu le 3 octobre, nous apprend, en effet, que deja la ville etait envahie par des bri- gands. Le maitre de Fhotellerie des Balances vient annoncer aux capitouls que des soldats sont venus prendre chez lui deux beaux chevaux, appartenant a un marchand de la ville de Lille-en-Flandre , professant la religion reformee , et qu'ils veulent s'emparer d'uii coffre de Flandre, depose chez lui, .'.' \ 1 I MgMOlRES contenant de fortes sorames , apparlenant , dil-on , au comte de Candale. IVoublions pas non plus que le premier president Daffis , designe par Goulard comme inhumain , est d'avis de prevenir le roi de ce qui s'est passe , afin , sans doute , de justifier le parle- ment et les capitouls de taut d'attentats commis par des bri- gands, dontlechef, ainsi quon le verra bientot , se disait le protege , le serviteur du senecbal de cette ville , et appartenait meme a la maison de celui-ci. II parait que le marchand buguenot fut arrete , pour le soustraireaux menaces des soldats qui avaient envabi Tbotelle- rie des Balances , et quon le mit dans les prisons de THotel-de- Ville. Le proces-verbal de la seance du conseil du 5 oclobre mon- tre (i) evidemment qu'il yavaiteuune emeute.Voici cette page, que n'ontpas counue et le syndic capitoul Lafaille , annaliste de Toulouse, et M. d'AJdeguier , archiviste et bistorien de cette ville. » Du cinq uierne jour du moys d'octobre mil le cinq cents septante-deux^ par devant MM. Suau , Audonnet , Saint- Le'gier, Bolle , Buysson et Gout , capitouls. » En communiquant du d^sordre advenu a ladite ville, pour raison de Vesmotion du peuple , faicte occasion de ceulx de la nouvelle prethen- due religion , qui ont e"te" ineurtris ea ladicte ville, et pour en donuer advertissement a Mgr. de Joyeuse , lieutenant-ge'neral pour sa majeste , au pays de Languedoc,a est^ arreste que sous le bon plaisir et autorisation du Conseil et suyvant Vadvis de Mgr. Daffis , premier president en la court, a este de'pute' pour aller devers sa majeste M. de Laporte , doc- teur et advocat en la coi>rt , auquel sera bailie" lettres contenant au long ce qui a este" fait en la ville de Tholose. » L'acte autbentique que je viens de rapporter prouve qu'il y avait eu une esmotion du peuple ; et en effet , en outre des (1) Fob 146 , veiso, fob 147 et 148. s DE l'aCADEMIE DES SCIENCES. ll^X deux ou irois cents bandits qui accompagnerent les assassins dans la conciergerie , dautres avaient envahi divers quartiers de la ville , et , ainsi quon le verra , les maisons de benucoup decutholiques nefurent pas a l'abri de la rapacite de ces bri- gands. N'oublions pas non plus que le premier president DafGs, designe par Goulard cornme inhumain , est d'avis de prevenir le roi de ce qui s'est passe , afin , sans doute , de justifier et le parlement et les capitouls , de taut d'atlentats commis par des brigands, dont le chef, comme on le verra bientot , se disait le serviteur du senechal de cette ville , et apparteuir memc a la niaison de celui-cu Le capitoul Lardat n'assista pas au conseil tenu le 5 octobre, et Ton en apprend d'ailleurs la cause. Homme energique , en- uemi du crime , il chercbait a apaiser les troubles , et il faisait subir un interrogatoire a Latour, prieur du college deSainte- Catberine et chef des assassins. Un conseil extraordinaire fut assemble le 6 octobre. Aucun membre du parlement n'y assista. La cour etait en vacances. Tous ceux qui jouissaient de quelque fortune s'etaient renfer- mes et barricades dans leurs maisons, et les brigands repandus dans la ville, menaeaient les possesseurs de tous les hotels ou ils supposaient qu'il y avait des richesses. Le president de La- tomy, dont Thabitation occupait la place ou existe aujourd'hui l'botel de M. Auguste d'Aldeguier, conseiller a la cour royale, fut menace par les seditieux , bien quil fut connu par la haine que lui portaient les protestans, et par son zele pour la religion catbolique. « Lesdits meurtriers et robeurs , dit-il , apres s'estre saoules de sang, se respandirent dedans la ville , et vindrent pour piller Thotel de M. de Saint-Felix ,procureur-general du Roy en iadite court du parlement , et tenlerent enfoncer les porles de celuy de Mgr. DafGs , premier president en icelle court , et vindrent d'abord chez moi , avec torches et eschelles , vi de faict seroient entres , si quelques miens serviteurs ne s'estoient montres aux fenestrcs avec bastons a feu , et si par ■24 2 MEM01RES un creneau n'avoit este deslache un coup d'harquebuse , qui leur donna a penser que par advanture pourroient bien trouvcr une forte et rude resistauce ; et criaient illec en langaige du pays Lauraguois : Ayssi que gna dal soulel ! Ayssi que gna dc crouzettas! Voulant parler des escus d'or sol ( i) qu'ils croyoient estre cbez moi. » Voici le texte meme du proces-verbal du conseil extraordi- naire , tenu le 6 octobre : Du si.rieine jour du moys d octobre , dans le consist oire de la maison de la ville, par devant MM. de la Bastide, seneschal, de Rouchon , juge- maige; Chappuis , licencie ; Lardat , Suau , Audonnet , Saint-Le'gier, Buysson et Gout, capitouls. Assemble's, MM. Jehan Maure, Jehan Babut, Lucas deUrdes, Ni- colas d'Espaigne, Mary de Gascons , Guillaume Bosquet, Jehan Alyes, Jehan Cabot , Josse , docteurs ; deLaffoat,... Dessus, seigneur de Dieu- pantale,.. seigneur de Despuntous , de Puybusque, seigneur de Lalan- delle , Boryes , Jehan de Mercavey , Pierre Belin , Pierre Vinhaulr , Hu- gues Sermet , bourgeois ; Audibert , de Valliech , docteur ; Jehan Thi- baud,' procuieur en la court; Michel Soustos , bourgeois; Gamel et M. Jehan Chabanel , procureur. » En presence desquelsledictsieur de Lardat , capitoul a remonstre", dressant lepropos audict seigneur de Labastide , Seneschal de Tholose, comment le jour de hierung nomme" Latour, escollier. et Prieurdu col- lege de Saincle-Catherine , prevenu d'etre le chef et capitaine de ceulx qui ont meurtry ceulx dela nouvelle prethendue op inioti , estans dans les prisons dudict Tholose , ourait diet que ce qu'd avail faict , /'/ Vavait Jaict du sceu et du voulloir, tant dudit sieur Seneschal que aultres sei- gneurs, etqu'iLESTOiTDB la maison et serviteur dudict seigneurSeneschal, le requeYant , pour la descharge de MM. les capitouls , ses compagnons , et eu le Roy en demanderait raison , pour l'advouer, estre assure" de la [I) Sous le r^gne de Francois I" on avail fabrique" , pour monnaie d'or, des ecus et des demi -ecus d'or au soleil; mais, malgre cette marque. Oeux qui eurent une petite croix, furent nommes par le peuple : escus d'or a la croisettc ; Leblanc, Traitc des monnoyes dc F/a/ice, 36, 527 de lacademie des sciences. 243 persoune dudict Latour, aultrement en protester de tout inconvenient qui en pourroit venir. » Le passage que je viens de rapporter montre evidemment qu'il n'y avait pas eu d'ordre du roi pour massacrer les pro- testans , et qu en supposant qu'il y en alt eu , il ne fut point communique dans un conseil ou auraient , comme le disent les historiens qui copient l'auteur des Memoires sur FEstat de la France , assiste le parlement et les capitouls. Les membres du parlement etant en vacances , ou caches , aucun d'eux n'assiste, ni aux deux precedensconseils, ni a celui- ci ; et Lardat, cecapitoul courageux, interpellehautementle se- nechal, qu'accuse le chef des assassins, etaussi la voix publique, selon des Memoires particuliers. Mais ce senechal va-t-il cher- cher a se justifier, va-t-il repousser avec indignation le cri qui s'eleve contre lui ? Non ; il fera l'eloge du chef des meurtriers ; il repoussera toute explication en disant qu'il n'a pas a repondre de sa conduite dans cette enceinte , et il se contentera de nier vaguement quil a ordonne le crime. Voici , en effet , les paroles du seigneur de Labastide ■" « A pr.Y) hernie , et ow|Ast corps. 232 MEM01RES A. Monstruosite ne setendant point jusqua la region thoracique, i° Eventration laterale ou mediane oc- cupant principalement la partie infe- rieure de l'abdomen ; appareil urinaire , appareil genital et rectum s'ouvrant au dehors par trois orifices. Genre I. Aspalasome (f). 2° Eventration laterale ou mediane, oc- cupant principalement la portion infe- rieure de l'abdomen ; organes genitaux et urinaires nuls ou Ires rudimentaires. . . II. Agenosome (2). 3° Eventration laterale occupant prin- palement la portion inferieure de l'abdo- men ; absence ou developpement tres im- parfait du membre pelvien du cote occupe par l'eventration. . * III. Cyllosome (3). 4° Eventration laterale ou mediane sur toute la longueur de l'abdomen ; corps tronque apres l'abdomen ; membres pel- viens nuls ou tres imparfaits IV. Schistosome (4). B. Monstruosite atteignant aussi la region thoracique. 5° Eventration laterale occupant prin- (1) De ko-i't.i'c, taupe, et ataiui. [Corps de taupe. ) La taupe est en ef- fetle seul mammiferequi presenle trois orifices distincts pour l'appareil urinaire, l'appareil ge*nital et le rectum. Personne n'ignore qu'en creant le genre Aspalasome, le genie en quelque sorte prophe'lique d'E. Geof- froy Saint-Hilaire, avail pre\u la cre'alion des groupes voisins dout la Science s'est enrichie plus tard. (2) De l'a privatif , -jivo; sexe ou generation, et cdiax corps. [Corps sans sexe ou sans organes genitaux. ) (3) De KM.i; , mutile, estropie et (/.a. [ Corps mutile. ) (4) De Sy.'.^Tb; , fendu , divise, et 5m;j.i, ( Corps partage en deu.i . DE EACADEMIE DES SCIENCES. 2 53 Cipaiement la region superieure de l'abdo- men, et s'eteudant meme au-devant de la poitrine ; atropine ou developpement tres imparfait du membre thoracique du cote occupe par reveatration , . V. Pleubosome(i). 6° Eventration la terale ou mediane avec fissiirue, atrophie , ou meme manque total de sternum et deplacement lierniaire du cceur • . VI. Celosome (2). Ges six genres , ajoute M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire , font des a present de la famille des monslruosites celoso miques une des plus etendues de la serie teratologique , et il n'est pas douteux quelle ne doive par la suite s'augmenter encore de quelques nouveaux types generiques (3). Lesmonstres que nous allons decrire nous semblent confirmer ces previsions. Fidele a la nomenclature adoptee par tous les teratologues francais , nous donnerons au premier de ces monstres le nom de chelonisome (4) ( corps de tortue ) , afin de rappeler les nombreuses ressemblances d'organisation qui tendent a le rap- procber de certains Reptiles, et notamment des Reptiles CIu'lo- mens ; nous imposerons a lautre «elui de streptosome (5) {corps tordu), pour indiquer par cette denomination une des particularites les plus curieuses de sa structure. Notre Chelonisome est un veau ne a terme , dont Texis- tence, comme celle de tous les monstres celosomiens , n'a pas [I] De W.ij-A cole, et swims corps. {Corps complet sculement d'tin cote). (2) De Kt.Xt-, licrnie, et sbijii. ( Corps dont beauconp d'organcs font Iter- nies), type cle la famille. (5) Fcjezl. Geoffroy Saint-Hilaire ; Histoirc gfine'rale et parlieuliere des anomalies dejorganisation cliez I'liomme et les aniinaux, t. II, p, 266. (4) Du grec XeXuvin , tortue , et i'uy.a corps. \Cqrps dr tortue, ) (5) De 2rps7fT3; tordu , el oui*a, [Corps tordu. ) 2 54 MJhaoihBS du se prolonger au-dela de quelques installs (i). En jetant ml coup-d'ceil sur la figure qui represente son squelette , n'est-on pas frappe tout d'abord du volume enorme de la tetc compara- tivement a l'extreme brie vete du tronc , et surtout de la sihgu" Here disposition des membres , par iapport au tborax et a la colonne vertebrale. En effet , les omoplates et l'os coxal parais- sent renfermes , engr^ude partie, dins la cavite thoracique, et l'animal, au lieu d'etre soutenu par ses membres , semble, au contraire, les porter sur son dos. Les cotes, au nombre de douze seulement, et tres-contournees sur elles-memes , surtout du cote droit , se sont redressees et tellement ecartees de la ligne mediane inferieure , que leurs extremites sternales lui sont tout-a-fait perpendiculaires (2). Par suite du mouvement demi-circulaire que leur tete a execute sur son axe transver- sal, leur face interne est devenue exterieure et reciproquement. Enfin , quatre cotes gaudies sont intimcment sondees entre el- les. Des soudures analogues s'observent entre les apopbyses epineuses de presque toutes les vertebres dorsales et rappellent, (1 ) Ce veau avail 6t6 adresse le 1 9 aoilt 1 859 , a l'Ecole royale °ve*teri - naire de Toulouse , par M. Mercurin, aujourd'hui ve'te'rinaire du train des Equipages , a Bone. Au moment ou ce monstre arriva dans letablis- Sement , M. Lafore, alors chef des travaux anatomiques, s'empressa de le disse"quer et de prendre sur sa structure, tant exteYieure qu'interieure » des notes rapides qu'il a bien voulu me courier, tout en m'exprirnant le regret que la preparation des matiere.? exigees pour le concours a la suite duquel il fut nomme* professeur de pathologie , ne lui ait pas permis de rendre ces notes plus completes. Le squelette de l'animal , la seule piece que j'aie pu e"tudier de visit, a ele mis obligeammeut a ma diposi- tion par M. Bernard, directeur de l'Ecole , et il a ete* monte' par M. Lavo- eat , chef des travaux anatomiques. (2) Chez les dragons, les cotes asternales pre'sentent , comme on sait, mie disposition analogue ; seulement , chez ces reptiles, elles sont res- 1 t'es horizontales , au lieu de devenir verticales , comme elles le sont sur le squeleUs de noire Gh^louisome. DF, LACADEM1E BES JfCiEJNCES. 205 conime les cotes elles-memes , les elemens qui entrent daus la composition d'une carapace de tortue. Quant au steruum ou plutot aux parties qui devraient re- presenter le plastron d'un Chelonien, elles existaieut aussi; niais ce sternum etait divise en deux moities laterales, articulees chacune par leur bord ext erne seulement , a l'extremite ster- nale des cotes correspondantes , et, par consequent, aussi eloi- gners qu'elles de la ligne mediane inferieure. A l'exception du developpement considerable des vertebres qui la formaient , la region cervicale n'offrait rien de particu- lier; raais a partir de la region dorsale, on voyait le aachis s'inflechir d'abord en bas et a droite , se relever ensuite vers la gauche , enfin se recourber en avant et en dessus , en decrivant un S, dont les deux moities etaient dirigees Tune a gauche et l'autre du cote droit. Get S , forme par les vertebres lombaires , sacrees et coccygiennes , etait renferme en grande partie dans la cavite thoracique ; autre analogie non moins frappante que reelle entre notre monstre et les vrais Cheloniens. Le nombre des elemens constilutifs du rachis etait normal partout , sauf peut-etre a la region sacree , ou je n'en ai compte que trois , et a la region coccygienne, ou il n'en reste que deux. Les vertebres cervicales n'etaient remarquables, comme nous 1'avons deja dit, que par leur developpement. Les dorsales Etaient petites et generalement mal conformees. Leurs apophy- ses epineuses , a Texception des deux premieres et des deux dernieres , etaient intimement soudees entre elles. Un spina bifida complet existait sur toutes les vertebres lombaires et sa- cre'es, et probablement aussi sur toutes les coccygiennes. Les omoplates avaient conserve leur forme normale, mais l'os coxal presentait une singuliere anomalie. En effet, la moitie droite y etait moins developpee que la gauche , l'os des iles de la premiere etait considerablement ecarte de celui du cote oppose. Je doutc meme qifil ait jamais pu s'articuler avec 256 MEMOIRES la premiere vertebre sacree , si toutefois cette vertebre , que je crois perdue (i) , existait re'ellemeiit sur l'animal a 1'e'tat frais. Sauf leur position insolite et leur longueur relativeuient au corps, les membres etaient regulierement constitues. Nous insistons sur ce fait, d'autant plus important a signaler ici que , quand l'eventration est tr£s etendue, le tirage exerce par le placenta et par les visceres de la poitrine et de l'abdomen sur les membres thoraciques et sur les membres pelviens , a une influence ires marquee sur leur conformation. Faudrait-il con- lure de cette circonstance qu'e , a l'inverse de ce qui a lieu dans les autres celosomiens , le cordon ombilical etait, chez notre monstre , aussi long que chez un foetus normal ? Mais alors comment expliquer la deviation si marquee du rachis ? Ajou- tez que , d'apres M. Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire , les membres sont en general d'autant plus imparfaits , toutes choses egales d'ailleurs, que l'abdomen a ses parois normales moins com- pletes. Or, comme nous le verrons bientut , l'abdomen man- quait entitlement chez notre individu. A quoi tient done cette remarquable exception , sans exemple , je crois , chez les celo- somienstNe pourrait-on pas l'attribuer a la position meme des membres , qui les aurait soustraits aux effets du tirage ; tan- dis que la traction operee par le placenta et les visceres se serait principalement exercee, et en quelque sorte e'puisee sur la colonne vertebrale, dont elle aurait ainsi occasionne les nombreuses deviations ? Quoi qu'il en soit , je le repete , les membres etaient regulierement conformed chez notre chelo'ii- 50/7je.|Quant a la tete, ellen'offrait non plus riende particulier, sice n'est son graod volume proportionnellement a celui du tronc , dont elle egalait presque toute la longueur. (1) Jesuis tr<5s portd a croire que la premiere vertebre sacrde s'est ^gare*e, pendant le long temps que les os du squelette ont ete - ou- bli^sdaus un des greniers de J'Ecole vetdrinaire. Je ne doute pas que tel ait ^te* le sort des dernieres vertebres cocygiennes , dont le nombre ne ma paralt cependant avoir ete jamais normal (dix-huit. ) DE L'ACADLMIE DES SCIENCES. 25^ Nous voudrions pouvoir decrire avec details les visceres , fappareil muscnlaire et le systeme nerveux de notre animal. Malheureusement nous ne possedons sur ces points importans de son anatomie que les quelques notes prises a la hate par M. le professeur Lafore , au moment on le monstre qui fait l'objet de ce travail fut adresse a TEcole royale veterinaire de Toulouse. Quelque incompletes que soient ces notes , de l'aveu meme du professeur qui a bien voulu nous les confier, il est curieux d'apprendre , ainsi qu'on pouvait du reste le prevoir, que les visceres thoraciques et abdominaux etaient contenus dans une espece de sac membraneux , a parois transparentes , pour ainsi dire suspendu a la colonne vertebrale. Le coeur et les poumons etaient conformes comme a l'etat normal; les estomacs , le foie etfintestin proprement dits re- posaient sur les cotes. Le rectum s'enfoneait entre le coxal et les os du coccyx ; l'anus etait perce en face du plat de la cuisse droite, c'est-a-dire du cote ou s'etaient fait le plus sentir les effets de Teventration. Le foie , d'ailleurs normal , manquait de vesicule biliaire. La rate n'existait pas non plus. De tout Tappareil genito-urinaire, il ne subsistait rien que le penis. Enfin il y avait absence com- plete de diaphragme et de parois abdominales. La face interne des cotes devenue externe etait recouverte par les tegumens communs et par les muscles intercostaux internes. Les inter- costaux externes, tous les muscles de Tepaule et une partie de ceux du bras , ceux du dos et des lombes etaient loges dans le thorax forme par les ars costaux redresses, et le remplissaient a eux seuls a peu pres tout entier. Un repli de la peau separait les cotes des membres posterieurs. Je ne sais rien de precis relativement aux appareils vascu- lare et nerveux. « Les principaux vaisseaux existaient ainsi que les nerfs » : Tels sont les seuls renseignemens que renfer- ment a cet egard les notes de M. le professeur Lafore. Je regrette vivement qu'une piece anatomique aussi pre- cieuse que cellc sur laqucllc je viens d'attircr Tattention de '^58 M&tfOIKl 1' Academic, n'ait pu etre soigaeusemeut etudiee dans son elat d'integrite parfaite. Cependant, telle quelle est aujourd'liui , cette piece nTa paru digne de figurer daus les annales de la Science, et suffisammentcaracterisee pour m'autorisera etablir un genre de monstrnosites jusqua present non decrit.Cegeure, fonde sur des particularites d'organisation que Ton ne reirouve que chez les Reptiles ( dragon, tortuc) , et principalement chez les Reptiles Cheloniens , aura pour caractercs les notes distinc- tives que voci: Eventration mediane thoracique et abdominzle ; division complete du sternum en deux moities ; organes genitaux ties incomplets ; omoplate , bassin et queue renfermes dans un thorax forme par des cotes redressees , dont quelques-unes sont intimement soudees entre elles. Quant au rang que notre chelonisome occupera dans la serie teratologique , les precieux et admirables travaux de M. I. Geoffroy Saint-Hilaire la lui ont fixee d'avance. Cest evidem- ment a la suite du genre celosome quil faudra le placer. Encore une reflexion , et j'ai fini : Si Ton se rappelle la grosseur de la tete et celle des vertebres du cou ; si Ton compare la brievete du tronc avec la longueur des membres , ne trouvera-t-on pas encore ici la confirmation de ce principe fecond proclame pour la premiere par Tauteur de la Philosophic anatomique , sous le nom de hi du balancc- ment des organes. Taut il est vrai que , suivant Texpression d'un ecrivain qui fut tout a la fois un grand poete , un bota- niste eminent et un anatomiste tres distingue : « Le total gene- ral au budget de la nature est fixe ; rnais elle est libre d'affecter les sommes partielles aux depenses qu'il lui plait. Pour depenser